Rencontre avec Platon – 1ère partie

Me voici, comme tous les matins, devant mon ordinateur … Tiens, encore un message e-mail bizarre. Je l’ouvre quand même :

« Bonjour, je suis Platon et je cherche un initié ».

Ma réponse fut immédiate tellement ma curiosité fut vive. Ainsi, le dialogue qui suit fut engagé.

– Bonjour, je suis un initié, je vis en France, soit plus de 2500 après l’année de votre naissance. Etes-vous vraiment le Platon qui est né à Athènes, qui rencontra Socrate (quel veinard !), qui est considéré comme l’un des philosophes les plus importants encore de nos jours, l’inventeur de la métaphysique, celui qui a osé critiqué les mythologies et qui s’est intéressé à l’homme dans la société ?

– Vous me semblez assez bien informé. Je suis curieux de connaître si dans votre temps et dans votre espace, les sociétés initiatiques perdurent, si les progrès de la société sont à l’image de ce que j’ai, un jour, imaginé, si ma pensée est réellement « immortelle » ?

– Si vous êtes vraiment Platon, sachez que tout ce que vous avez écrit me paraît être un véritable manuel de civisme, un manuel de sagesse, un traité de la connaissance de soi. Mais, si vous permettait une première critique, je pense qu’il y a toujours quelque faiblesse à dédaigner ce que l’on cherche à remplacer. Et, il est évident, pour moi, que la République visait à remplacer «l’Iliade et l’Odyssée» comme manuel pour l’étudiant athénien. Vous qui avez, quand même, chassé les poètes de votre République, vous fûtes assez malheureux ‑ ou heureux pour être victime à votre tour de l’incompréhension. Vous avez connu les prisons du tyran. Il en est ainsi de tous ceux qui, pour espérer trop des hommes et d’eux-mêmes s’engagent sur les voies de la Révolution.

– Ne voyons-nous pas, ne disons‑nous pas, ne pensons‑nous pas que l’injustice est profitable ? Qu’il suffit qu’elle soit assez grande et perpétrée d’assez haut pour conférer à celui qui la commet sécurité, honneur, profit, et même bonheur. Ma démonstration là-dessus est d’une belle force, n’est-il pas ?

– Oui, mais toutes les démonstrations sont à recommencer, et ne touchent que ceux qui sont capables de les mener à bien. Les États, comme les Individus sont des organismes. Ils sont les uns et les autres en proie aux convulsions que provoquent les besoins, les désirs, les passions et les rêves. Celui qui au lieu de travailler à dominer ces exigences, troublantes mais inéluctables, s’applique à les satisfaire, ne peut que succomber sous la charge. Nul être ne trouve la paix dans la satisfaction des désirs. Nul État dans la possession de la toute puissance.

– Ce qui menace l’état, c’est le désordre naissant de la démagogie.

Ce qui menace l’individu, c’est l’esclavage. L’un est victime de ses soutiens, l’autre de ses plaisirs. Car le désordre, la déchéance, loin d’apporter la satisfaction et la paix, multiplient au contraire, conflits et ruptures : violence, désordre, désarroi, désespoir, instabilité, angoisse, voilà le lot de l’état en proie à la tyrannie, du citoyen en proie à lui-même.

– L’injustice qu’est ce donc ?

– C’est simplement la reconnaissance, l’acceptation, des droits du désir, des passions, bref, des appels puissants, profonds, des sollicitations de la part des forces incontrôlées de l’être. C’est l’incapacité de maîtriser et d’ordonner les réactions, et les élans. L’injustice condamne l’état comme l’individu à être enchaîné aux formes élémentaires de la vie organique. La justice, elle, est génératrice d’un ordre supérieur. D’un ordre qui répond aux strictes exigences d’un équilibre intérieur, libérant ainsi état et individu de leurs servitudes animales, en les composant et les situant à leur rang et selon leurs vertus.

– Si je comprends bien, la justice est la voie de la liberté.

– Qu’est-ce qu’un homme libre pour vous et en votre temps ? Est-ce un homme sans loi, vivant dans une société sans ordre, à sa fantaisie ? Ou bien une personne, consciente de ses devoirs comme de ses droits, qui agit conformément à ce que lui dicte sa raison et sa foi ?

– Il y a toujours confusion entre les deux manifestations : l’extérieur, et l’intérieur. On peut obéir aux lois, se conformer aux mœurs et suivre les règles et les coutumes, tout en demeurant libre. On peut affronter tous les tabous, se dresser contre l’ordre établi, se révolter contre toute contrainte, tout en étant esclave de ses impulsions, de ses humeurs et de ses passions. La liberté d’un être, lui seul en est comptable. C’est une affaire qui se règle au niveau des consciences singulières. C’est ce que nous apprenons en Franc-Maçonnerie, la dernière société initiatique dont les racines prennent naissance en Égypte, près du Temple de Salomon et dans la sagesse grecque.

– Alors, je suis heureux d’apprendre qu’il y a des hommes et des femmes qui continuent à chercher. Alors, je suis heureux de pouvoir vous poser la question suivante : «Du suprêmement injuste, et du juste parfait, quel est le plus heureux ?».

– C’est la question que pose Glaucon, me semble-t’il. Cette orientation n’est pas apparente. Il semble à première vue que ce n’est pas de liberté qu’il s’agisse, mais de bonheur. Comment répondre ?

Glaucon observe une particularité significative ; le caractère relatif des émotions. Nous ne ressentons pas de la même manière les injustices ou les abus, les bienfaits ou les circonstances selon que nous sommes là ou là, élevés à la dure, entourés de courtisans, ou efféminés. Au reste, chacun mesure ses fautes à son aune. Les êtres agissent sans connaître les conditions et les conséquences de leurs actes. Et ce qui est dramatique, c’est qu’ils sont contraints à l’action. Nous nous débattons dans un réseau de forces, d’influences, d’attractions ou de répulsions, dont seule une connaissance absolue pourrait nous révéler le sens et la puissance. Tout geste nous soumet à une nécessité extérieure, et nous agissons toujours en aveugle, car les lois de la nécessité nous échappent. Quel est le juste, qui peut se prétendre tel sans être parvenu à la connaissance du souverain bien ?

– Je dirai : si le devoir est des choses prochaines, et qui ne font point question, les bonnes intentions hélas ! ne suffisent point.

L’enfer en est le pavé. Mais alors, qu’est ce que la vertu, le courage, la piété ? Ces sujets sont actuels, embarrassants.

– Il est très important de savoir que l’on ne sait pas, que le sens commun, et la langue commune, tout en formant le point de départ de la réflexion philosophique, n’en forment que le point de départ, et que la discussion dialectique a pour but de les dépasser et de les surmonter.

Si j’ai bien compris l’enseignement maçonnique basée sur la symbolique ouvre les perspectives de la recherche par une forme de dialectique et plus sûrement philosophique avant de caresser l’ésotérique.

– La science véritable, seule digne de ce nom ne s’apprend pas dans les livres, n’est pas imposée à l’âme du dehors, c’est en elle-même et par elle même, par son propre travail intérieur que celle-ci l’atteint, la découvre, l’invente. Je n’ai jamais prétendu que la science et la philosophie soient accessibles à tout le monde et que tout le monde soit capable d’en faire. J’ai même enseigné le contraire. Mon enseignement contenait une épreuve et il permettait de séparer ceux qui comprennent de ceux qui ne comprennent pas.

– Peut être, avez-vous raison, mais si la vertu s’enseigne comme vous l’avez souvent indiqué, alors vous limitez les possibilités de tout homme volontaire, vous lui enlevez tout espoir.

La vertu est le pouvoir de commander justement.

– Oui mais si le fait pour le cercle d’être une figure ne nous autorise pas à dire que toute figure est un cercle. Je ne suis pas du tout d’accord quand vous affirmez que la vertu n’est rien d’autre que le désir des bonnes choses joint au pouvoir de se les procurer. Allons, parlons de l’âme.

– Le mythe de la préexistence des âmes nous permet de concevoir le savoir comme une réminiscence, le savoir effectivement n’est qu’un ressouvenir. Éveiller dans notre âme une connaissance assoupie et inconsciente qu’elle possédait déjà par le jeu des Questions Réponses par l’instruction.

– Oui, c’est l’une des méthodes que nous utilisons et qui semble donner toute satisfaction.

– La vertu n’est pas enseignable.

– Vous vous contredisez une fois de plus.

– Pour la pratique, pour l’action, l’opinion vraie est l’équivalent du savoir. Mais pour la pratique, l’opinion vraie, tant qu’on la possède suffit ! Ménon ne sait pas penser car il n’a pas appris, car penser justement, raisonner correctement, en accord avec la vérité, c’est cela qui forme la science, et cela s’apprend et s’enseigne. Ce qu’il a appris lui, ce n’est pas le raisonnement correct, mais le discours persuasif, il n’est pas philosophe, il n’est que rhéteur. La vérité ne lui importe guère, ce n’est pas elle qu’il cherche, mais le succès.

– La démarche maçonnique est la recherche de la vérité. Ainsi, on s’aperçoit que le verbe ne crée pas, c’est la parole qui crée. Celui qui est doté d’une grande capacité oratoire impressionne certainement les foules, mais il ne trompe pas l’initié. L’initié sait que c’est la parole dite justement et au bon moment et d’une certaine manière qui est seule fondatrice, seule créatrice. L’homme se rapporte proprement au monde selon la parole, selon la parole qu’il profère ou que d’autres hommes lui adressent. Il s’agit de la parole, du langage, de nos phrases sans cesse échangées dans l’espoir de nous faire comprendre ou de comprendre le monde.

Le logos humain n’est pas un code, mais un mode d’être qui interroge et révèle le monde, nos phrases accompagnent nos états d’âme au sens le plus large, vivre quelque chose c’est aussi vivre ; dire cette chose, la nommer, la décrire, essayer de la saisir et de la faire saisir aux personnes dont nous voulons l’avis.

La maçonnerie ne commence donc pas par l’évidence et par ce qui va de soi, mais par la difficulté et par la remise en question des évidences, pour cela le cherchant doit être prêt à s’étonner et à s’émerveiller.

Car penser, rechercher la vérité, chercher à éveiller dans son âme le souvenir du savoir oublié, est une chose difficile, c’est une affaire sérieuse, cela implique un effort, et c’est pour cela que la pensée présuppose un amour, une passion de la vérité.

– Si Socrate a pu enseigner la géométrie à l’esclave de Ménon c’est par ce que dans l’âme de l’esclave, il y avait des vestiges, des traces, des germes du savoir géométrique. Les questions de Socrate ont pu les réveiller, les faire germer, porter des fruits.

– Vous me rassurez. Enfin, vous faites une ouverture à tous ceux qui le désirent quelle que soit sa condition… c’est une véritable révolution culturelle.

– Oui la vertu s’enseigne, puisqu’elle est science, mais elle ne s’enseigne pas à Ménon. Vos symboles ne vous apprennent pas le mal mais le bien, l’acte juste et pas l’acte malveillant. La vertu s’enseigne, mais encore faut-il que celui qui reçoit ait la volonté d’apprendre, de comprendre et d’intégrer l’enseignement de la vertu dans chacun de ses actes, même les plus petits, surtout les plus petits, et dans chacune de ses pensées.

– La science nourriture de l’âme ? L’opposition de Socrate à la rhétorique, celle-ci en effet fait paraître fort ce qui est faible, elle est donc l’art de produire l’illusion, or ce n’est pas d’illusion, c’est de vérité que l’on doit nourrir l’âme.

L’enseignement ne peut pas nous apprendre le but que nous devons poursuivre, à moins de nous dire que là encore nous devons nous conformer aux désirs de la communauté, et donc en fait d’abandonner toute prétention au savoir suprême alors que l’initiation est la transgression.

– Georgias met en évidence une dimension fondamentale de la sophistique, il s’agit d’un art de la persuasion. La technique rhétorique permet d’obtenir un assentiment nécessaire, elle sait présenter les choses, de façon à les faire accepter, elle se rapproche de la philosophie, puisque les raisonnements cherchent à exercer l’intelligence, mais aussi à convaincre.

– Pas pour nous, Francs-Maçons. Nous ne cherchons jamais à convaincre, mais à se reconnaître en établissant un rapport nouveau à l’autre basé sur des valeurs permanentes, traditionnelles.

– Oui, car la vertu implique une échelle des valeurs et n’est rien d’autre que la connaissance de cette échelle, la conduite vertueuse résulte nécessairement de la connaissance du bien, car pour Socrate savoir juger et agir c’est un tout.

– La tentative de déterminer les rapports entre la vertu et les vertus a fait faillite. Pour estimer que le savoir est quelque chose de puissant, et que la sagesse et la science sont les plus grandes des puissances humaines, il faut savoir que la raison est support de la symbolique.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire