Le Tétragramme

Au sein du GOTM, au REAA, dans notre Delta Rayonnant, placé à l’Orient, vers lequel nous pensons avancer est inscrit en son centre le Tétragramme, ce qui n’est pas commun à tous les ateliers travaillant au 1er degré du Rite Ecossais Ancien Accepté. La lecture des premières codifications de ce rite semble pourtant le suggérer.

Ce que cette lecture met aussi en avant, c’est bien sûr l’apport des différentes traditions ésotériques qui sont autant d’univers à pénétrer, autant de passages vers une meilleure compréhension du langage maçonnique. Nous pouvons tout de même nous demander pour quelles raisons des lettres hébraïques apparaissent dans un rituel écrit et pratiqué par des occidentaux ? Il semble évident que la réponse se situe dans la présence de la Bible sur l’autel des serments, mais surtout dans l’utilisation récurrente de la légende salomonienne de la construction du Temple qui alimente symboliquement le travail que nous avons entrepris. Toutefois, ce que le Tétragramme veut nous dire est développé par une science bien antérieure à l’écriture de la Bible, bien antérieure au roi Salomon, une science souvent incomprise, dénaturée par les religions, parfois ridiculisée par des pseudos occultistes, mais qui traverse l’histoire tantôt en surgissant, tantôt en s’effaçant, une science qui s’appelle Qâbala.

Le centre du Delta n’est pas une place anodine.

Le Maçon qui entre en loge passe entre deux colonnes qui forment la limite architecturale du Temple à bâtir et, symboliquement, la limite entre deux mondes appelés couramment «profane» et «sacré», mais qui figure en réalité la séparation entre le monde des formes visibles et celui du mouvement énergétique constituant à la fois l’être et l’univers. Le Maçon qui entre en loge montre son intention de reconnaître ce mouvement puisqu’il se met à l’Ordre (ou en ordre). Et si cette mise à l’Ordre s’exécute face à l’Orient, en direction du Delta, c’est qu’elle suppose que le sens du travail engagé est inscrit dans le Tétragramme.

Ainsi, nous considérons dans notre loge que toute la démarche initiatique doit nous être donnée dès le jour de notre réception, mais qu’il sera impossible de l’adopter immédiatement, qu’il nous faudra persévérer des mois, des années, toute une vie, si toutefois nous le voulons vraiment. Mort et renaissance, construction et déconstruction, dépouillement des métaux, introspection, incapacité à lire et à écrire, une marche contre-nature, des voyages tumultueux, autant d’idées, de gestes, de représentations hautement symboliques nécessitant une incessante répétition et préfigurant toute la difficulté à marcher vers la Vérité.

Malgré toutes les règles, les orientations et préconisations de la loge, il faut reconnaître que chacun d’entre nous, de manière consciente ou pas, pose ses limites de recherches sur son parcours maçonnique. Et je dis cela sans aucun jugement. Je ne parle pas des différents degrés que chacun atteindra, ni de la quantité de morceaux d’architecture que chacun produira. J’entends par limite de recherche, les niveaux ou types de lecture de notre méthode initiatique que chacun voudra faire, sachant que chaque niveau de lecture n’exclue pas les autres, bien au contraire.

Ces limites peuvent disparaître si toutefois tous les symboles, tous les principes, toutes les portes sont offertes au Maçon cherchant. Une loge ayant occulté le Grand Architecte de l’Univers, les 3 piliers, le livre de la Loi Sacrée ou le Tétragramme referme forcément les portes de la connaissance, de la construction et du développement de soi.

Si la connaissance, l’expérience de Yod-Hé-Waw-Hé se fait inévitablement par paliers, avec patience, «vigilance et persévérance», et consiste en quelque sorte à traverser le Delta Rayonnant, à rencontrer la Vérité, savoir et comprendre ce que signifie Yod-Hé-Waw-Hé est tout de suite à la portée de tous et permet à chacun d’établir un lien supplémentaire dans notre rapport personnel au symbole.

Yod-Hé-Waw-Hé est une formule, un schéma, un schème disent les Kabbalistes, en fait, une suite de 4 lettres, mais également de 4 nombres, apparaissant pour la première fois dans le deuxième chapitre de la Genèse de notre livre de la Loi Sacrée. Il est appelé Tétragramme qui veut dire littéralement suite de quatre lettres en langue grecque. Il est couramment traduit par DIEU ou par tout autre chose se rapportant au divin.

Je dis «tout autre chose» car il règne autour de cette suite une confusion qui s’accentue tout au long de l’histoire de l’humanité. Chacun a pu le vérifier en le recherchant au travers de dictionnaires, traités d’histoire, traductions d’écrits bibliques ou autres essais théologiques, philosophiques et ésotériques. Il en résulte une multitude de significations s’accompagnant d’une quantité toute aussi importante de tentatives de prononciations. A tel point que Yod-Hé-Waw-Hé est également appelé «Nom Ineffable».

Il faut se demander pour quelle raison lui a t-on prêté une telle antinomie : «Nom Ineffable», le nom que l’on ne peut nommer !

Voici ce qu’on peut lire à ce sujet : «(…) seul le grand prêtre le proférait dans le temple une seule fois l’année, le 10 du mois thishri (septembre), jour de jeûne et d’expiation ; c’était alors que Jehovah était dit Schem Hammephorasch, c’est-à-dire « nom bien prononcé et bien expliqué » ; mais on recommandait au peuple de faire un grand bruit pendant cette cérémonie afin que ce nom sacré ne fût entendu que de ceux qui avaient droit de l’entendre, car tout autre, disent les juifs, eût été aussitôt frappé de mort (…)».

Légendes ou faits historiques, peu importe et reposons la question : cette ineffabilité, cette incapacité à prononcer traduit-elle en réalité un «je ne dois», une interdiction ?, un «je ne sais», une ignorance ?, ou bien un «je ne peux», une impossibilité ?

Je n’aurai pas la prétention de vous apporter la vérité à ce sujet, mais ces interrogations m’ont permis de m’intéresser aux lettres hébraïques, à leur symbolique, et m’ont mené à l’intime conviction que cette suite de lettres Yod-Hé-Waw-Hé ne peut être prononcée uniquement parce que, originellement, cette suite ne forme pas un nom, et encore moins un nom de Dieu…

Toute tentative est vouée à l’échec, la compréhension du Tétragramme se situe uniquement dans l’addition, le rapprochement, le rapport des 4 lettres qui le composent. Si dans notre alphabet moderne, les lettres ne servent qu’à former des mots excluant tout ce qu’ils ne désignent pas, celles de l’alphabet hébraïque sont en fait 27 idéogrammes, 27 nombres, mais aussi 27 symboles ayant chacun leur sens, un sens à chaque fois enrichi de celui des autres idéogrammes qui le composent.

Par exemple Daleth, qui correspond au D de notre alphabet, est d’abord le nombre 4, symbole de la matière, du monde formel, de l’existence physique. Mais Daleth, par sa hiéroglyphie, est aussi une porte. Le Delta Rayonnant, initialement un Daleth, est la porte par laquelle nous pouvons prendre possession de nous-mêmes.

Qui plus est, Daleth, s’écrit Daleth-Lamed-Tav, et se trouve donc enrichi des lettres Lamed et Tav dans lesquelles nous découvrons Mem et Waw et ainsi de suite…

La valeur numérique en plénitude de Daleth est donc de 4-30-400.

J’arrête ici mes explications, en vous laissant tout de même méditer sur cette valeur numérique de 434 et sur la position du 3 enfermé dans le 4 …

Nous le voyons, au travers de cet exemple, Daleth est bien autre chose que le D de notre alphabet … Pourtant, par ce nom «alphabet» et par les deux lettres qui le composent, l’Alpha et le Béta, c’est-à-dire l’Aleph et le Beth, nous avons conservé la trace, l’empreinte génétique, le b-a-ba (si je puis dire) de cette science oubliée expliquant la formation de tout ce qui est en termes d’énergie.

Si nous voulons écrire «Yod – Hé – Waw – Hé» avec nos lettres, il faut donc s’efforcer de déployer l’orthographie complète de chaque lettre car écrire uniquement les initiales Y-H-W-H permet de construire une multitude de noms que nous connaissons (comme Yahvé ou Jehovah), mais qui se rapportent uniquement à Dieu ou des représentations très personnelles de Dieu.

C’est ainsi qu’il faut, je crois, envisager le Tétragramme.

Pour le Kabbaliste, chaque lettre est une puissance à la fois matérielle et immatérielle. Une puissance matérielle car elle permet la communication avec le monde matériel, ce que nous concevons facilement. Une puissance immatérielle car sa vibration existe dans chaque région de la création. C’est à dire que chaque signe, qui est aussi un idéogramme, un nombre, un symbole, exprime certains aspects de l’énergie cosmique dans ses différentes structures.

Ainsi, les lettres peuvent nous permettre d’établir peu à peu des liens avec tous les degrés d’existence qui sont étonnamment au nombre de 3 :

La lettre gravée …

Premier degré d’existence, la lettre gravée, enfermée dans une forme définie.

Ecrire Yod-Hé-Waw-Hé sur une feuille blanche, c’est constater que le Yod est en fait un point tournant sur lui même et, que de son expansion, sont nées toutes les autres lettres qui, en s’unissant, ont permis à toutes choses d’exister. Au départ, le point s’anime et forme la ligne, se prolonge et forme le plan.

Cette approche visuelle géométrique de l’écriture révèle que Yod-Hé-Waw-Hé commence par un point et peut se terminer par un point en passant par un jeu de construction et de déconstruction …

Pour comprendre et réfléchir Yod-Hé-Waw-Hé, il faut savoir que l’alphabet hébraïque se divise en trois séries de 9 signes qui sont avant tout des nombres.

Les 9 unités de 1 à 9, les 9 dizaines de 10 à 90, et les 9 centaines de 100 à 900.

Les 9 premiers sont les archétypes des énergies structurantes qui nous entourent.

Les 9 suivantes, les dizaines, sont leur projection en existence, dans le manifesté.

Les 9 dernières, les centaines, sont le développement des 9 premières dans le cosmos.

Ainsi, Yod-Hé-Waw-Hé signifie d’abord la suite 10-5-6-5.

Yod, le nombre 10, est la projection dans le manifesté du nombre 1 (Aleph) et représente donc l’existence manifestée, dans le temps.

Hé, le nombre 5, représente tout ce qui est, et donc la vie.

Waw, le nombre 6, représente ce qui unit et donc la fécondation.

Si Yod-Hé-Waw-Hé comprend deux Hé, deux vies qui se fécondent mutuellement par le Waw, c’est bien qu’il se rapporte à l’homme, seul vivant capable d’interaction entre ses deux vies, celle de son corps, son contenant, et celle de son intelligence, son contenu. Lorsque cette interaction, cette fécondation existe, Yod-Hé-Waw-Hé est là, révélée en l’Homme nouveau, en l’Homme initié. Et lorsque la fécondation n’a pas eu lieu, Yod-Hé-Waw-Hé est immanent et reste inscrit dans le Delta, dans l’attente d’être accompli.

Le degré d’existence de la lettre gravée est donc celui de l’étude, de l’instruction et de la réflexion. C’est le degré le plus dense, mais qui reste enfermé dans notre mode de perception, de compréhension extrêmement inflexible, profondément ancré dans notre culture occidentale moderne. Savoir n’est pas connaître.

La lettre prononcée …

Il faut accéder au degré suivant, celui de la lettre prononcée qui, par sa vibration, permet le passage du monde informel aux mondes formels. Ce passage est comme une voie de communication. C’est exactement ce que nous tentons d’établir à l’ouverture de nos travaux en faisant «briller les étoiles» en invoquant le Grand Architecte de l’Univers et en nommant les 3 piliers. Le mot devient parole, la lettre vocalisée produit un son, une vibration qui n’a plus de forme, mais qui est antérieure à tout, à l’origine de tout. Par 3 grands coups à la porte du Temple, par 3 grands coups de maillet, par 3 coups sur la tête du récipiendaire, la vibration sonore marque la création et le Maçon le sait bien puisqu’il pose sa main sur sa gorge afin de s’ordonner afin de protéger et de stimuler cet organe de la vocalisation, ce centre énergétique de l’audition, véritable lieu de passage entre le monde intérieur et le monde extérieur.

Si je vous dis « bonsoir », vous entendez et vous comprenez que mon intention est de vous souhaiter une bonne soirée, qu’éventuellement je viens d’arriver ou que je m’apprête à quitter ce lieu : je communique avec vous sur un plan matériel en vous donnant des informations, ni plus, ni moins.

Maintenant, si je vous dis « Yod-Hé-Waw-Hé », vous ne comprenez pas mon intention car je n’apporte aucune information matérielle me concernant. Sauf si votre ouïe est particulièrement aiguisée, sauf si votre connaissance de la lettre hébraïque l’est aussi, et alors là, vous savez que Yod-Hé-Waw-Hé est une respiration complète, faite d’une inspiration par le Yod et d’une double expiration par les deux Hé reliés par un Waw neutre qui reste suspendu sur mes lèvres.

La prononciation du Tétragramme révèle la clef de compréhension de notre existence : d’une inspiration résulte deux expirations étroitement liées et cette suite forme un ensemble, une respiration, qui se conçoit uniquement dans la répétition, dans la continuité, alors que sa pulsation est discontinue : inspiration, expiration. Plein, vide. Vie, mort …

Lorsque je prononce Yod-Hé-Waw-Hé, je tente de représenter en toute conscience une phase de structuration de l’énergie.

Le degré d’existence de la lettre prononcée est donc un degré intermédiaire entre deux mondes coexistant, le visible et l’invisible. Il est le degré de l’invocation, celui que nous tentons de faire apparaître en loge par la pratique de notre rituel.

Mais faire n’est pas encore connaître. Les épreuves des 3 voyages que nous avons vécu lors de notre arrivée en loge sont les emblèmes des difficultés que nous rencontrerons pour devenir Maçon, mais elles signifient également que la Vérité doit s’éprouver.

La lettre pensée …

Alors, chemin faisant, nous accèderons à la lettre pensée dont la vibration cosmique doit se révéler en nous en résonnant dans notre conscience. A ce stade, plus question de réflexion, de conception, de cheminement de pensée. Notre conscience doit être dépouillée de tous ses métaux pour atteindre ce degré. Pour le Kabbaliste, il est le plus haut degré, le plus difficile à pénétrer puisque totalement encré dans le monde informel. Sa connaissance se fait par «révélation» ou par la voie cardiaque. Ce degré de perception de la réalité nécessite un « lâcher prise », un déconditionnement total. En ces termes, il s’apparente sans doute à la transe chamanique ou à l’extase bouddhique ou soufie (même si le terme correct n’est pas «extase», mais «extinction»). Il est le degré de la méditation qui, en Maçonnerie, commence dès le 1er Degré Symbolique, par le Silence de l’Apprenti, et doit se poursuivre pour chaque geste, chaque déplacement, chaque parole rituelle représentée.

Toute initiation est secrète car indicible, secrète car propre à l’expérimentation de chacun. Je reste persuadé que notre devenir n’est pas écrit, n’est pas déterminé, et que seule notre volonté dans la recherche du sens et une pratique intéressée et régulière de cet exercice de déconditionnement mental, peut révéler en nous la nature du principe unitaire que nous recherchons sans cesse. Il faut en être persuadé car nous l’éprouvons parfois sans même le savoir, sans même le reconnaître, sans même pouvoir y mettre un nom. Ces courts instants extraordinaires vécus par la totalité de notre être et que notre esprit décrypte comme instants d’hypersensibilité et de plénitude, sont si rares, si exceptionnels que celui qui ose en parler est immédiatement pris pour un «mystique», un «allumé» ou péjorativement pour un «magicien».

Ces jugements hâtifs nient à l’évidence les dernières recherches et découvertes réalisées en physique quantique, relèguent au rang de mascarade les phénomènes de Synchronicité, ou ne font aucun cas des capacités de chacun à deviner, prévoir et anticiper les événements par simple intuition, à soulager, déplacer ou enlever des blessures par simple imposition des mains, ou tout simplement à ressentir profondément les effets d’une nuit de pleine lune sur son organisme.

Nous allons en fin de tenue former une Chaîne d’Union. Cette chaîne va effectivement nous rapprocher physiquement et, dans le silence, nous allons nous recueillir. Mais, s’il existe deux chaînes d’union, une s’effectuant les bras ouverts, l’autre les bras croisés, ce n’est certainement pas par esprit pratique comme nous le faisons parfois. C’est que la première, dite «de réception», permet d’accueillir un Frère nouvellement initié. C’est pour cela que nous tendons les bras. Alors que la deuxième, dite «de concentration», permet la circulation du mouvement énergétique de chacun. C’est pour cela que nous croisons les bras, toujours le droit sur le gauche afin de respecter le sens de la circulation. Et lorsque chacun d’entre nous ressent en lui ce déplacement énergétique, alors nous pouvons parler d’égrégore. Alors nous pouvons regarder Yod-Hé-Waw-Hé, alors nous pouvons prononcer Yod-Hé-Waw-Hé, alors nous pouvons commencer à vivre Yod-Hé-Waw-Hé.

«Il faut situer son cœur au delà de ce monde émotif pour s’en libérer… Le Réel, le Réel, je vois le Réel et ce n’est pas du tout ce qu’on imagine – il ne faut rien imaginer : il faut se taire… et écouter… Il faut regarder dans le silence, sans vouloir voir et accepter le Rien, car ce que l’homme appelle «rien», c’est cela la Réalité» disait le Mage Aor la veille de sa mort…

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