Le Maçon est-il libre ?

La Liberté constitue le premier outil de l’avènement de l’humanité.

Même si on nous fait croire que les hommes se comportaient comme des bêtes.

Cherchez à savoir pourquoi et vous croirez encore plus que la Liberté est atteignable car sans elle aucune Paix ni Prospérité ne sont possibles.

De tout temps, les Hommes ont recherché La Liberté, ils se sont battus et ont accepté de mourir pour elle. Pour se libérer d’un joug politique (la monarchie et la dictature) ou social (le servage et l’esclavage).

Le mot en français provient du latin liber qui signifie libre. Il se trouve mentionné dans tous les textes fondateurs de notre civilisation dont la Constitution Française de 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme de 1945, ratifiée par les Nations Unies en 1958, et la Convention européenne des Droits de l’Homme signée à Rome le 4 novembre 1950.

En Loge, nous œuvrons à une autre Liberté.

Bien que cela soit aussi une conquête, il s’agit d’une conquête intérieure, et la seule bataille que nous puissions emporter est celle du Soi pour soi et pour nous tous ensemble. Le chemin à découvrir et à suivre est celui du retour de notre conscience (qui n’est pas non plus l’objet que décrit la psychologie ou la philosophie) à ses fondements, mais d’une façon pratique, c’est-à-dire ni livresque, ni intellectuelle, ni même poétique, bien que tous ces aspects y participent.

La Liberté est citée dans toutes les Traditions du monde, d’hier et d’aujourd’hui, comme l’ultime étape du chemin vers Soi. La perception de la Force de l’énergie, l’ébahissement devant la manifestation de la Sagesse, la compréhension de la Beauté en balisent le chemin. Les embûches sont, elles, pléthores et même, parfois, agencées en poupées gigognes.

Et toutes les Méthodes ou les Rites en proposent un parcours par eux référencé.

Le travail consiste à mettre en œuvre la Méthode ou à suivre les Rites de façon à progresser dans la voie choisie en évitant les embûches et la stagnation.

N’est-ce pas là justement une aliénation de la liberté de l’élève, du cherchant ? Pourquoi ne pas faire seul ce travail ? Est-ce envisageable d’ailleurs ?

La liberté de l’individu telle que prônée dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen précédemment citée n’en constitue qu’une pâle copie externe et représente l’effort désespéré de quelques personnes lucides pour améliorer le sort des individus sur Terre.

Ceci est repris dans les Déclarations de la Convention des Droits de l’Homme du Parlement Européen dans sa volonté de garantir la libre circulation des personnes et des biens à l’intérieur de l’espace géographique européen, leur liberté de penser et de culte.

Ces deux dernières déclinaisons de la Liberté s’adressent à une liberté intérieure. Or, dans ces textes, elles subissent le joug social des Institutions et de la culture propres à une société et à une famille. Ces Institutions et leurs prolongements tolèrent son existence à la condition de ne pas empiéter sur leurs ères d’influences, c’est-à-dire sur les règles et règlements, et ces «petits rien» qui encadrent la vie en commun, et donc le consensus qui en découle. La force de ce consensus, et non son respect dicte les actions des individus, puisqu’il existe des sanctions en cas de désobéissance.

Il suffit de voyager un peu pour s’apercevoir de l’exactitude de la remarque de Montaigne : «Vérité en deçà, erreur au-delà». En effet, une coutume en usage dans une contrée peut se trouver réprimée dans une autre. Par exemple, dans la tribu des «Bara» du sud de Madagascar, pour se marier et perpétuer l’espèce, il faut offrir au moins un zébu à sa future belle-famille. La coutume oblige à voler du zébu si l’on ne peut en acquérir. Il serait très mal vu ici d’offrir une voiture volée en dot.

Au-delà des libertés requises et permises par la société où l’on vit, existerait-il une liberté intérieure propre à chacun ?

Ces libertés sont inhérentes aux strates physiques, intellectuelles et tournées vers le sacré, de notre être. La liberté intérieure, celle qui nous reste personnelle et privée, fait se souder entre eux tous les éléments de la compréhension que nous nous élaborons sur la vie et le fonctionnement du monde.

À l’instar de Gaston Bachelard, le père de l’anthropologie en France, qui répétait «Tiens-toi à la frontière, c’est là que tout se passe», tenons-nous entre le profane et le maçonnique, tout en prenant conscience de ce que nous vivons dans le second à l’aide de nos connaissances du premier, sans les replacer à l’aveuglette. Ce deuxième monde dont nous ignorons tout et que nous investissons avec des outils du premier parmi lesquels l’observation, la réflexion et la compréhension se révèlent d’une richesse peu commune en symboles et en motivations de recherches du sens.

Le travail sur ce terreau ésotérique constitue l’opportunité pour le Maçon de lever le voile sur sa seule liberté pour la vivre.

Progressivement, son ex-monde profane se dédouble, en quelque sorte, d’un monde de nouveaux repères. Tous les immigrés passent par là. Certains ne trouvent pas les outils d’une acclimatation réussie. D’autres ne parviennent qu’à vivre une pseudo schizophrénie en se rendant utiles dans leur nouvelle société par la mise en service d’un Kit réduit d’adaptation. Les derniers, enfin, réussissent à dépasser l’acculturation inhérente à leur état de déplacé en s’appropriant les nouveaux repères, et ouvrent la porte de leur possible, de la mutation et au final de la transformation intérieure.

Pour l’instant, observée des points de vue politique, social et culturel, la liberté de l’individu ressemblerait plus à une peau de chagrin qui rétrécit sans cesse sous l’effet de nouvelles peurs, et le tout sécuritaire n’en constitue qu’une prémisse.

Nous venons ainsi d’envisager trois types ou expressions de recherche de la liberté : la citoyenne, celle du Livre révélé, souvent dogmatique, et l’ésotérique qui s’attache à percer l’autre versant de la réalité à l’aide des symboles et des outils propres à chaque Grade Symbolique.

Quels sont les agents de notre liberté en Loge ?

Le Rite Français Moderne de 1783 possède et transmet des « valeurs maçonniques » constantes pour ne pas dire permanentes et universelles à tous les maçons sincères : la recherche de la vérité, la perfectibilité dans la compréhension et la liberté par la démarche ésotérique car s’attachant au sens et à l’esprit plus qu’à la forme extérieure rigide et à toutes ses déclinaisons.

Porteurs de la truelle et de l’épée dans une symbolique chevaleresque conduite par une Règle accompagnée du respect sincère pour le courage, la loyauté et la fidélité ou l’assiduité, le Rite Français nous propose une Voie, dans le sens du Do japonais ou du Dao chinois.

En effet, les Instructions du grade au 1er Grade Symbolique énoncent par la bouche du Second Surveillant : «C’est un homme libre, également ami du pauvre et du riche s’ils sont vertueux», en réponse à la question du Vénérable : «Qu’est-ce qu’un Maçon, Frère Second Surveillant ?»

Notre Rituel précise dans cette phrase que le Maçon est : «un homme Libre».

Quelle signification choisir ?

Peut-on se contenter de la signification du XVIIIe siècle, de la contemporaine promulguée par nos Institutions ou chercher plus loin son sens ésotérique ?

Lors de la réception de l’Apprenti, le Vénérable lui demande entre autres : «Savez-vous quelles obligations, l’on contracte parmi nous» ?

Dans quelle mesure peut-on dans ces conditions expérimenter la liberté ?

Pris dans un étau entre les devoirs, les obligations et le serment souscrits à sa réception au Grade d’apprenti et celles inhérentes à sa vie civile, quel degré de liberté reste-il au Maçon au Rite Français ?

Il est nécessaire de déconstruire ce regard normatif sur la Liberté.

Sans compter que dans sa vie civile, on lui fournit des significations entretenues et acceptées par transmission dans la société sur ce qu’est «être libre». Nous savons qu’il n’en est rien et que cela fait partie des fables entretenues pour le maintien d’un ordre propice au statut régalien d’un État et au commerce, et non à l’épanouissement de l’Homme.

En cela, les Constitutions des pays mentent à leurs peuples respectifs car leurs gouvernements ne prennent que trop rarement les décisions qui amélioreraient les conditions de vie et la dignité des individus. Et ici, il ne s’agit pas de richesse ou de pauvreté. Car on peut être riche, indigne et malheureux. La richesse n’est pas la solution même si tout nous y pousse.

Prisonniers du labyrinthe d’une réalité dans laquelle nous avons été élevés et formés à croire en ce catalogue du monde, en usage dans nos familles et notre société, il semble évident pour tout Maçon réfléchissant quelque peu, pourtant, que quelque chose manque.

Un chaînon manquant ? Si cher aux théories soporifiques sur l’Évolution ?

Et qu’en est-il alors pour nous Maçons qui ont signé l’engagement «à la Vie à la Mort» de travailler avec nos Frères et nos Sœurs à notre propre amélioration, par la compréhension de ce qui est caché aux yeux aveuglés et distraits, et par l’abolition des «vices» c’est-à-dire de tout ce qui en nous représente un frein, un obstacle à l’offrande du meilleur de soi-même dans le partage en Loge au travers du Vénérable ?

Comment vivre en libre Maçon ?

Alors que nous restons apparemment astreints à des devoirs, rôles et obligations, à un vocabulaire spécifique et à une codification de la réalité à chaque passage en Loge ?

C’est que le décor et les outils de notre transformation sont posés, sobrement, mine de rien, à l’image des éléments et des Lois de la Nature, partie intégrante du Cosmos et des Lois de l’Univers régissant le visible et l’invisible, dans tous les règnes, même ceux dont nous ignorons tout.

Nous nous trouvons sous la voûte étoilée, dans un carré long, en présence du nombre d’or agent de la beauté dans la nature, dans l’art et les monuments antiques, car la beauté est géométrique et la mathématique son langage.

Notre Ordre composé de Frères et de Sœurs, d’un Rituel avec ses Instructions, ses Outils et Symboles pour chaque Grade, au sein d’un Rite, constitue la concentration des éléments nécessaires à un décapage intérieur personnel sous la coordination du Vénérable.

Nous sommes ici pour nous, simultanément pour chacun et pour tous.

Les outils et symboles sont communs à tous et s’intériorisent. Ils mûrissent, décantent. Il s’agit de les laisser s’exprimer à travers soi, le moment venu, et d’y trouver un sens Universel.

Sur le chemin, comment éviter le dévoiement de la liberté, le repli sur soi, sur le groupe et prendre le risque du communautarisme ?

Ce que la méthode d’analyse psychologique dite «Analyse Transactionnelle» dénommait déjà au début des années 80 : «Le syndrome du Eux et Nous».

Ne nous laissons-nous pas, parfois, aller à considérer les profanes comme Eux par rapport à Nous ?

Réaction humaine me dira-t-on ! Heureusement, nous n’arrêtons pas de grandir, de mûrir si on le veut vraiment par le travail et la réflexion même si c’est fatigant et que l’on n’a pas que cela à faire !

Se regarder comme un soi-même entier et non comme constitué de plusieurs et même d’un autre qu’il faut combattre, alors que cet Autre en face de nous, nous le regardons si peu souvent comme nous. Et si nous connaissons les paroles « Aime ton prochain comme toi-même », les comprenons-nous suffisamment pour oser les mettre en action ?

Et toi, maçon de base, te sens-tu, te crois-tu libre ?

Oui. Je suis libre de choisir de vivre comme tel, car «mes Frères me reconnaissent comme tel». Libre de choisir de venir régulièrement en Loge, de m’atteler au travail proposé sans hypothéquer l’avenir. Car le but est le chemin. Ce n’est pas un idéal à atteindre, c’est un chemin que l’on ne parcourt que si on le crée au fur et à mesure.

Observer les décors, les outils et leurs symboles, les apprendre sans en devenir prisonnier. Oser réfléchir par soi-même, quitte à se tromper.

Celui qui ne risque rien ne trouve jamais.

Appliquer le «Cherche et tu trouveras», «Demande et l’on te donnera», «Frappe et l’on t’ouvrira».

En d’autres mots, «Fais au moins sinon la moitié, du moins un pas, du chemin vers la liberté, et tu verras que ce n’est jamais en vain».

Sois ou demeure un étudiant opportuniste, apprends de tout bois, comme on fait feu de tout bois. Reste un galopin bondissant, curieux de tout et même parfois espiègle. Trouve le lien entre l’utilisation des outils et des symboles en Loge et leur ancrage dans la vie quotidienne, entraînant des choix et des décisions conformes à tes valeurs de vie.

Ne crains pas la transgression, si elle doit t’apprendre quelque chose. Mais que cela reste sans violence. Avancer sans violence ne signifie pas se laisser aller à la paresse et au goût du confort. Et ne jamais dire jamais car ce que l’on redoute s’alimente de notre peur et nous rattrape.

Répète plutôt : «Oui j’y arriverai, oui nous y arriverons, à vivre la liberté d’un Maçon» . Sans peur, en pleine conscience et lucidité des inter-relations dans la Loge et donc dans l’Univers, sans exhaustivité tant que l’on est dans un corps.

Dans les autres galaxies, existent aussi des pièges identiques à ceux qui, sur Terre, nous freinent, nous stoppent ou nous font dévier. Ainsi, dans le premier volet du triptyque du film «La guerre des étoiles», le Maître de la noirceur cherche à circonscrire et déséquilibrer le jeune Jedi en provoquant sa colère, son orgueil, sa suffisance, ainsi que le doute, afin de le convertir à sa religion de la Force et de la Puissance.

Alors, change d’étage, de perspective dans la perception du travail en Loge et celle du monde et adopte ainsi une nouvelle vision englobant tout à la fois les strates matérielle, symbolique et spirituelle de la réalité.

Nous n’avons pas renié les libertés citoyennes, institutionnelles ou religieuses. Elles font parties d’un versant de la réalité. Nous œuvrons sur l’autre afin de la compléter. Ne voulons-nous pas expérimenter l’Unité ? Car sinon, comment toucher du doigt et parfois vivre l’inaccessible de la vie, l’insondable, l’autre versant comme le nomment les pratiquants de Zazen ?

L’enjeu réel et l’enjeu de la vie est de vivre cette complétude, cette liberté totale, sans retour. Et notre travail en Loge nous le dit à chaque fois. Restons aux aguets, mes Frères et Sœurs, et sachons écouter, voir et oser accepter l’invitation.

Il n’y a plus rien à perdre, et en prime la Liberté.

Une citation d’un vieux Romain disait : «Ne dites pas d’un homme qu’il est heureux tant qu’il n’est pas bon».

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