L’expérience du sacré en Maçonnerie

« Le sacré est ce qui donne la vie et ce qui la ravit » Roger Caillois.

Quand l’homme modifie sa structure et change son vrai visage, il ne sait plus découvrir les valeurs spirituelles, il risque alors de tourner dans un cercle sans issue, sans expérience, sans vie.

Le sacré est avant tout une expérience d’ordre émotionnel.

Certes, elle tend très souvent à se prolonger en et par des représentations, des images, des pratiques, ou pire, des institutions religieuses. La maçonnerie, en ce sens, par son cérémonial et ses rites, est une forme de cette expérience du sacré. L’homme, qui n’est pas initié à la Maçonnerie et donc qui n’a pas reçu l’instruction propre au domaine symbolique, aura quelque difficulté à l’expérimenter dans le cadre de son quotidien. Évidemment, celui qui est reçu un soir dans une Loge ne touche pas toujours, loin s’en faut, au domaine de la spiritualité et donc au sacré.

L’expérience du sacré est, pour moi, une manière d’appréhender le monde (l’univers, mon environnement social, les événements, les autres hommes). C’est comme une intuition d’un « quelque chose » au-delà des limites habituelles de l’expérience humaine. Le sacré peut être expérimenté, notamment dans des Loges de tradition, comme source de vie, de sens pour vivre différemment la vie « ordinaire ». C’est à ce moment-là que le profane et parce qu’il porte en lui les germes, l’étincelle du spirituel, peut accéder au monde des symboles. Pour passer d’un monde à l’autre, tout au long du chemin initiatique, on assiste à une véritable transmutation, à la transformation de toute son essence.

Le sacré désigne un fonds commun de pratiques et de croyances qui structurent les relations à l’Invisible. Le passage entre les deux registres du sacré est pour nous Francs-Maçons, celui du cosmique à l’éthique.

L’être initié est transformé du tout au tout.

D’ailleurs, les autres se comportent différemment à son égard et l’on cherche à l’utiliser. Il suscite des sentiments de vénération. On en a peur, mais l’on voudrait s’en servir. En fait, il se présente comme un interdit.

La quête du sacré est le geste le plus fondamental que nous portions en nous, la condition sine qua non de toute notre vie de recherches. Elle se manifeste par le Mythe, figure en dehors de l’historique. Le Mythe interroge les couches profondes de la psyché, dans ce qu’elle a de plus radical. Il peut donc sembler légitime de s’interroger sur la fonction sociale du mythe à la fois garant de notre relation à ce qu’on a pu appeler l’arkhé et comme force productrice de sens. Le mythe plonge au plus profond de l’évolution humaine. De fait, nous régénérons en Loge, de façon proprement moderne, mais permanente, la pensée mythique. Le mythe raconte l’événement fondateur de la condition humaine, de la cité, du peuple, expliquant pourquoi les choses, différentes au départ, sont devenues comme elles sont et pourquoi il ne peut en être autrement.

Cette expérience du sacré, à travers la grande diversité des mythes, porte toujours la marque d’une ambivalence fondamentale. Ils sont, en effet, à la fois fascinants et terrifiants, attirants et repoussants. Et pourtant, paradoxalement, ce sacré est néanmoins expérimenté comme faisant irruption dans notre monde profane, ce qui fait que le profane ne peut être totalement étranger à l’expérience spirituelle dont il accueille les effets.

Cette qualité du sacré, le Mana, est puissante, mobile, mystérieuse, c’est la force par excellence ; écartée de la vie vulgaire, elle agit à distance et par connexion directe, spirituellement, et fonctionne dans un milieu qui est lui-même « mana ». Ces catégories de la pensée collective fondent les jugements, classent, séparent. L’homme érige en sacré des représentations grâce auxquelles il veut vivre et accepte de mourir en paix. Elles lui permettent d’admettre la temporalité et justifient sa volonté de savoir. 

Par les rites, la pensée créatrice de l’origine s’exprime dans le Temps et l’Espace (ésotériques) tout en nous projetant hors du temps et hors de l’espace (profanes) ; par eux, s’animent les mythes de manière à ce que soient mises en actes les fonctions du sacré. Ils provoquent, par transmutation, le retour à l’état de simplicité originelle qui est l’état paradisiaque.

Le rite est fondé sur une conception intemporelle de l’action stabilisée dans un éternel présent. Le rite fait lien, et le rapport au sacré s’exerce dans la double efficacité d’un espace-temps qui est mise en commun et dans l’expérimentation d’un être ensemble, comme dans une régulation de la distance sur laquelle travaille le maître.

Les sociétés initiatiques endiguent, enchaînent le sacré en apparence, l’empêchent d’être destructeur, souvent, mais permettent aussi d’y avoir accès de manière bénéfique. Les consécrations de tous les degrés de tous les rites maçonniques jouent un rôle essentiel, au sens propre, dans la mesure où consacrer c’est donner la force d’agir. Il s’agit de la mise en œuvre du principe de transmission. L’homme pense souvent à son insu par ses accomplissements pratiques, les ritualisations du quotidien qu’il met en place, au jour le jour pour ne pas sentir l’horrible surcharge de son ego qui courbe son échine… L’expérience du sacré est toujours quelque peu mélangée, métissée, et nous savons depuis les origines du monde, qu’il n’est sagesse, force et beauté que dans la fusion.

Un autre lieu de l’expérience du sacré est tout simplement celle du langage.

Les mots sont porteurs d’un secret. Étrange et fascinant pouvoir des mots ! Les mots sont vivants. Pour qu’ils durent, il ne faut pas les négliger, mais les prendre au sérieux, bien les choisir, les cajoler, les entourer d’autres mots. Aucun mot n’est sans importance, ils tuent, ils mentent. Ils meurent, si on les oublie. Il faut les protéger, les respecter pour qu’ils vivent et qu’ils transmettent la parole qu’ils portent. Paradoxalement, une des premières règles qu’apprend l’apprenti, c’est celle du silence car les mots peuvent devenir dangereux. Il s’agit donc, dans un premier temps, d’éviter leur violence si on ne les maîtrise pas.

Dans certaines traditions, la parole est faculté de médiation sacrée, elle se confond avec le souffle divin, le pouvoir créateur de Dieu, c’est l’exemple du logos grec, du verbum des pères de l’Eglise. La voix est ainsi le premier instrument de communication du sacré. La récitation orale des textes sacrés était d’ailleurs un acte herméneutique, une parole vivifiante. C’est ainsi que, dans l’Ancien Testament, la pluralité des langues fut instituée par Dieu en châtiment de la démesure des hommes (symbolique de Babel).

Les hommes ont fondé leur civilisation sur le fait que l’esprit pouvait dominer la matière. Pour eux, c’était une façon de survivre. En réalité, ils n’en ont jamais rien fait. Chaque fois qu’une idée a surgi, ils l’ont pervertie, transformée en objet. Ils sont devenus eux-mêmes producteurs et consommateurs d’objets ensevelis sous des déluges de mots.

En revanche, les mots qui font la vie, ceux qui vivent, ont affaire aux mythes, durent beaucoup plus longtemps que les faits. Ces mots sont les gardiens, le limon des lettres, avec laquelle se forment les mythes seuls promis à l’éternité. Les lettres, les mots, les langages, sont plus vivants que toutes les créations de l’homme, c’est en combinant les lettres (Kabbale) que donne vie aux choses la vie des mots. Ainsi, la présence des mots sacrés et des mots de passe tout au long de notre escalade de degrés est d’un enseignement sans limite.

Si les individus, dans la vie profane, ne parviennent pas à assimiler le sens exact de leurs propos, c’est qu’ils n’emploient pas les mots dans le même sens.

Le dévot qui égrène machinalement son chapelet, qui se lève et s’agenouille suivant les rites imposés par l’Eglise, croit sans doute avoir réalisé tout son devoir, il méconnaît pourtant ce qui a pu faire la beauté de la religion chrétienne originelle.

Faire apparaître le sens spirituel d’un texte sacré, c’est une exégèse que l’âme accomplit sur elle-même au lieu de se subordonner à un monde extérieur et étranger. Qu’au lieu de succomber aux philosophies et expériences du passé, ou bien d’entrer en lutte comme en affrontant quelque obstacle extérieur, l’esprit doit apprendre à les surmonter, à leur faire en soi-même une demeure (colonne B), à s’en rendre libre (colonne J) tout en les libérant ainsi elles-mêmes. Cette mutation exige une transmutation de l’ego.

Pour la formation intellectuelle et morale de ses membres, pour leur évolution dans tous les domaines, la Franc-Maçonnerie utilise, nul ne l’ignore, la méthode symbolique. Dépouillée de la symbolique, la Maçonnerie devient un club quelconque, et ne pourrait plus être une réunion de personnes libres, travaillant dans le calme et la sérénité. C’est qu’en vérité la Symbolique accorde des moyens presque illimités dans le domaine des conceptions. Il constitue le langage initiatique type, le procédé le plus adéquat pour réaliser l’instruction maçonnique traditionnelle.

Mais, voyons les choses d’un peu plus près.

L’homme initié manie des symboles, et par l’activité symbolique, donne un sens aux choses de la vie. Ainsi, la symbolique lui permet de saisir le sacré comme unité vivante en recherchant les modèles inconscients qui sont derrière le visible du culturel et de l’humain. La maçonnerie est un système qui s’exprime par un rituel en rejouant les mythes ancestraux (Hhiram à l’image de Melchisédech par exemple). C’est évidemment sur le mode de pensée symbolique que repose la possibilité même du langage, de la poésie, de l’art, du dessin. Le symbole est capable de signifier autre chose qui, poussée à la limite, permet à l’esprit humain de rendre compte de son expérience du sacré qui, par définition, échappe à tout langage adéquat.

Les mots, les gestes, les objets appartiennent à l’expérience de tous les jours, mais sont chargés, dès l’ouverture des travaux, par ce rituel magique, de signification symbolique.

Le Symbole est une chose concrète (quelquefois, pourtant une formulation), mais qui représente toujours une idée. Le salut que nous faisons par l’Equerre, en entrant en Loge, est un geste rituel qui nous rappelle le serment que nous avons fait lors de notre Initiation, d’obéir à la droiture. Si nous comprenons bien la signification de ce signe, il nous sera facile de ne pas oublier de marcher à l’Ordre dans le Temple, à la suite d’une Chaîne d’Union ou encore, de faire le signe rituellement après avoir pris la parole avant de s’asseoir.

Le symbole est chargé de vie dans la mesure où il est perçu par un mouvement de l’âme qui se dirige de la périphérie vers le centre. Le symbole ne peut être saisi par défaut de vision. Dans la mesure où il se présente comme un mode de langage, révélant une connaissance, il est dévoilement d’une marche ascendante rompant avec le provisoire.

Le symbole se présente comme un absolu. Pour le saisir, il convient d’éprouver en soi-même une nostalgie de la connaissance, une ouverture constante, un appétit. Alors, le symbole livre son contenu, ou mieux il se révèle, car la connaissance symbolique est comparable à une révélation.

Le symbole se présente comme un support à travers lequel l’absolu pénètre le relatif, l’infini le fini, l’éternité le temps. Grâce à lui, un dialogue s’engage et une transfiguration s’opère : le transcendant s’impose !

C’est à l’intérieur du temps sacré, celui qui brise le continuum historique, que se situe le temps du symbole. Il concerne le temps de l’homme intérieur, de l’homme spirituel, de l’homme orienté, c’est-à-dire sorti de son chaos.

Dans le Symbole ou dans le Rite, il y a toujours un rapport entre la chose signifiante, geste ou parole, et la chose signifiée. Lorsque nous nous mettons à l’Ordre, il y a un rapport direct avec notre promesse de ne rien révéler de ce que l’on a pu nous apprendre. Il nous faut pourtant avoir parfaitement conscience, chaque fois de la signification du geste effectué, sans quoi la valeur bénéfique de ce dernier devient nulle. Si nos Symboles et Rites deviennent, non seulement et purement conventionnels, mais sacramentels, et s’apparentent de ce fait aux procédés du fétichisme.

C’est le moment d’entrer dans la Loge.

Chacun va y pénétrer et y prendre place suivant son grade et sa fonction, c’est-à-dire en conformité avec un Rite particulier qui est la marque – ne se retrouvant nulle part ailleurs – d’une discipline librement consentie, qui va commander le coup de Maillet du Vénérable, on disait autrefois le Maître d’œuvre ou de Chantier. En effet, c’est dans un atelier que vous vous trouvez, non pas dans une salle de réunion où l’on va parloter et intriguer. Dans ce lieu de travail, nul ne peut rentrer s’il s’est fait reconnaître par le Frère Couvreur, ni sans faire les trois pas rituels, et le salut qui rappellent le serment d’Initiation et la volonté de droiture.

Exprimons le franchement, en parfaite sincérité, même si nous fréquentons régulièrement notre Loge, nous ne serions pas des Maçons véritables si nous nous contentions des mots et des gestes, sans chercher à comprendre la noblesse de nos Symboles, c’est-à-dire leur contenu bénéfique, et sans vouloir pratiquer les vertus qu’ils enseignent.

Ainsi, si l’expérience humaine du sacré est autant liée à la symbolique, toute régression de la pensée symbolique entraîne inévitablement un recul de la capacité humaine d’expérimenter le sacré car toute profanation tue le spirituel en l’homme. Cette régression de la pensée symbolique peut prendre diverses formes. La pensée logique, rationnelle, scientifique, unidimensionnelle a souvent renvoyé la symbolique au monde des « primitifs », des enfants, des poètes ou des fous… Le faux cherchant, ayant peur de se rencontrer, préfère recourir à la philosophie, à la politique, au social, voire au religieux, tous éléments lui étant extérieur et qui le repousse à la périphérie de son être. Seule la symbolique recentre l’homme pour qu’il puisse prendre toute sa place et sa responsabilité dans le cosmos.

La Franc-Maçonnerie ne pourrait continuer à vivre sans l’enseignement symbolique, sans les Symboles et les Rites. La Franc-Maçonnerie peut, en revanche, se contenter de cela ! Le but de la Maçonnerie ne réside-t-il pas uniquement dans la formation de Francs-Maçons par l’enseignement symbolique ?

La Maçonnerie ne possède pas de secrets occultes, de breuvages magiques qui créent des êtres d’exception. Il n’y a dans nos Temples ni incantations, ni encens, ni grand prêtre, ni extase… et pourtant, la grâce peut y toucher les Sœurs et les Frères.

Il est difficile d’être un maçon parce que cela implique, avant tout, un esprit critique, un goût de la recherche, un amour passionné de la Vérité, et des Hommes. La Franc-Maçonnerie demande à l’aspirant maçon d’être un homme libre et de bonnes mœurs. Mais, cela ne s’arrête pas là, car on ne devient pas maçon après avoir subi les épreuves d’Initiation. Être maçon implique un long travail sur soi, travail d’autant plus difficile que les autres maçons sont des exemples spirituels et non des Directeurs de Conscience. Le diamant ne se taille qu’avec le diamant.

De même, le maçon doit se sculpter lui-même, par une recherche de soi, par un constant polissage, contre les vérités qui lui déplaisent, ou qui lui vont mal. Il me semble que le maçon est celui qui triomphe de cette épreuve, en dépit de son égoïsme, de ses habitudes, et de ses préjugés.

Nous rêvons tous de l’Age d’Or, et de l’harmonie universelle.

Nous trouvons ce monde cupide, égoïste, injuste, et méchant !

Mais, nous sommes ce monde !

Nous attendons tout des autres !

Les autres attendent tout de nous !

Il faut bien que quelqu’un commence !….

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