Éprouvez moi

Lors de la séance d’ouverture des travaux au deuxième degré, lorsque le Vénérable Maître demande : Frère (Sœur) Second Surveillant, quel âge avez-vous ?

Le second Surveillant lui répond : Trois ans, Vénérable Maître.

Le Vénérable Maître insiste : Allez-vous plus loin ?

Le second Surveillant le prenant au mot rétorque : Éprouvez-moi.

Bravade ou fanfaronnade ? Simple challenge ou véritable défi ?

Éprouver est un verbe transitif. Nous pouvons tour à tour être ou avoir éprouvé. D’après le Littré éprouver peut à la fois signifier « reconnaître par une opération si une chose a la qualité requise » ou plutôt « mettre à l’épreuve en parlant de personnes », « Faire subir des épreuves, mettre en des difficultés ou des souffrances qui donnent occasion au mérite », mais aussi « hasarder, risquer », « apprendre par sa propre expérience ». Éprouver signifie encore « ressentir » ou « subir ».

Éprouvez-moi ! Mais que souhaitez-vous véritablement savoir ?

Désirez-vous d’abord connaître l’état dans lequel se trouvent les outils que vous m’avez confié ? Voulez-vous savoir si je les ai usés à la tâche ?

Regardez mon maillet ! Tout éculé à force de coups portés sur le ciseau. Ensemble ils ont longuement frappé pour tailler la pierre brute, en rogner les recoins, en aplanir les aspérités. Il sonde encore quelque fois la pierre pour l’entendre entrer en résonance et vérifier ainsi sa pureté harmonique.

Au fur et à mesure le ciseau s’est fait plus précis et arrive même parfois à arrondir les angles. Le regard est fixe, attentif au labeur.

J’utilise toujours l’équerre pour vérifier la rectitude de mon travail, sa droiture, sa fidélité au plan. J’en examine les arêtes, le regard s’aligne, il se fait attentif à l’équilibre de la pierre.

Grace au compas je peux mesurer les dimensions, je prends conscience des proportions. Le champ de vision s’élargit, le projet change. Je peux réajuster le plan afin d’atteindre le niveau de perfectibilité adapté à mon nouveau niveau d’exigence.

La règle m’aide à accomplir la tâche avec méthode, par sa linéarité elle me permet, de m’assurer de l’horizontalité des surfaces pour garantir ainsi la stabilité de l’œuvre. Mon regard peut enfin s’éloigner de l’objet, la vision s’approfondit.

Le levier me propulse vers une dimension une nouvelle, m’offrant un angle de visibilité différent, il m’oblige à regarder au-delà du visible.

La perpendiculaire, qui m’a tout d’abord servi à sonder les profondeurs, me permet aujourd’hui de réévaluer cette mesure, m’apercevant sans cesse qu’il existe d’autres strates d’introspection et que les énergies circulent dans les deux sens. Le point de vue change.

Le niveau m’invite à porter mon regard à 360°, L’horizon n’est plus droit devant mais tous azimuts, découvrant l’altérité, les richesses du partage et de la contradiction.

Mais ce sont les mains libres que j’ai commencé mon voyage. Voulez-vous d’ailleurs voir mon bissac et savoir si je l’ai bien utilisé ? Il porte quelques éraflures. Pas encore suffisamment, bien entendu, mais j’ai découvert d’autres mondes, j’ai été confrontée à des usages originaux que je n’imaginais pas. Vous me connaissez, et vous devinez que, par nature, je n’ai pas toujours su partager mon pain lors de ces assemblées, mais j’y ai gouter celui des autres avec bel appétit, et j’ai su profiter de moments plus intimes pour offrir en retour celui que vous m’aviez confié afin de témoigner de nos traditions.

Suivant votre enseignement j’ai dessiné mon étoile. Je l’ai vue prendre vie et elle a commencé à palpiter au rythme de mon cœur. Elle m’a entrainé au centre d’un cycle sans fin qui va du plus petit à l’infiniment grand, faisant entrer en résonance passé, présent, futur.

Eprouvez-moi ! Je n’ai pas peur !

Allez-y, interrogez-moi. Posez-moi toutes les questions. Je n’ai pas la prétention de connaitre toutes les réponses mais je ferai de mon mieux. Mon chemin n’est pas terminé, alors offrez-moi la chance de comparer mes points de vue aux vôtres. Permettez-moi d’abreuver mes connaissances aux sources de votre savoir. Stimulez en moi ce goût de l’effort qui me donnera l’envie d’ouvrir les portes d’horizons nouveaux.

J’avance sur un chemin que je me suis tracé, et où je suis sensée peaufiner mon œuvre afin de tendre à la perfection. Mais tout comme vous je ne crois pas à la perfection. J’essaie juste de comprendre la marche du monde et d’y trouver ma place. Je me suis donc interrogée sur mes motivations.

La dernière question m’est donc directement adressée.

Et moi alors, dans toute cette histoire, qu’éprouves-je ?

Lorsque le 3ème vendredi de chaque mois, midi soir tapant, je me rends sur les parvis pour vous retrouver c’est avec un réel plaisir. Oh ça n’a pas été toujours le cas, car il est arrivé que quelques peines ou quelques flemmes me retiennent chez moi. Mais lorsqu’un jour je me suis jeté dans les bras grands ouverts d’une Sœur et que je me suis surprise à m’entendre dire « je suis bien ici », j’ai compris que ces bras chaleureux et bienveillants représentaient l’un des symboles les plus forts de la maçonnerie, l’amour désintéressé et universel.

Je me rends donc tous ces soirs ci à votre rencontre. Mais ce n’est pas uniquement le plaisir anticipé d’une bonne soirée entre amis qui me font sortir de ma zone de confort. Je viens pour participer à un évènement « magique ». Une de ces séances de travail où la mise en œuvre des pouvoirs alchimiques va nous pousser vers l’égrégore.

Nous voilà assemblés dans le calme sur les parvis, abandonnant un à un tous nos problèmes du quotidien, nos colères, nos certitudes, afin de mieux laisser nos métaux à la porte du temple. La porte s’ouvre et nous allons pouvoir entrer. Mais s’agit-il seulement de franchir un seuil ?

Avant de pouvoir prendre place nous allons devoir passer entre les colonnes. Placées chacune de part et d’autre de l’ouverture, elles marquent l’entrée du temple, représentant le UN, et projetant indéfiniment l’une vers l’autre leurs vibrations, jusqu’à former une sorte de portique énergétique (le DEUX). C’est en franchissant cette porte que l’Homme devient TROIS et commence enfin, en conscience, à accomplir son destin.

C’est ce moment qui nous propulse dans un monde à la fois étrange et ordonnancé, exempt de tout repère spatio-temporel conventionnel, rythmé par le son du maillet qui résonne que je viens chercher.

Je suis maçon.

Eprouvez-moi ! Il est temps de prendre des risques.

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