La sacralisation par le rituel

Avant de pouvoir entreprendre ce travail il m’a été nécessaire de clarifier la définition du verbe « sacrer ». Le terme ayant été depuis fort longtemps coopté par la tradition religieuse je n’étais pas à l’aise avec cette connotation. L’origine de « sacrer » vient de la racine hébraïque Qadash, généralement traduite par : « sanctifier, consacrer, purifier, célébrer » mais aussi « préparer, choisir et jouir de »

Quelques termes, familiers au monde maçonnique, tels que « purifier, célébrer, préparer, choisir » ont fini de me rassurer d’autant que « jouir de » m’ouvrait une perspective encore plus appétissante.

Une fois cette éventuelle méprise écartée j’ai pu commencer à travailler sur la question qui nous était posée.

Comme évoqué lors de notre dernière réunion, nous étions d’accord pour convenir que nos tenues nous projetaient dans un univers spatio-temporel différent de celui du monde commun. La question d’aujourd’hui nous amène à nous poser la question du rôle que peut jouer le rituel dans cette transfiguration.

Tout d’abord il convient de préciser la différence entre rite et rituel.

Le rite décrit l’organisation générale et traditionnelle de la loge maçonnique, il en définit la structure (gardes et degrés) et les usages (rituels et pratiques).

Il existe plusieurs rites (REAA, RFM, RER…), et chacun de ces rites s’inscrit dans une tradition héritée des usages et coutumes du passé.

Le rituel décrit le déroulement codifié du travail effectué en loge. Il décrit le déroulement de toutes les cérémonies tenues au sein de la loge, les textes, la déambulation et la gestuelle. Il découle d’une série de conventions largement acceptées par les maçons pour servir essentiellement à porter l’esprit du rite.

Le rite intervient-il dans le processus de sacralisation ?

L’esprit du rite français est directement issu des grandes valeurs chevaleresques enrichi par les courants intellectuels humanistes du siècle des lumières.

Comme nous l’indique l’introduction de notre rituel : « le Rite Français, par sa présentation simple et cohérente, dès lors que l’on est capable d’accepter et de dépasser son apparente rigidité, s’impose, aujourd’hui comme demain, comme une expression ordonnée et complète des valeurs maçonniques permanentes : la recherche de la vérité, la perfectibilité pour celui qui désire progresser, la libération par la démarche ésotérique…

Si l’on compare le RFM et le REAA par exemple, on constate que dans le premier, les éléments « ornementaux » du temple (tapis de loge, flambeaux, compas, équerre…) ont déjà été mis en place par l’architecte préparateur avant l’entrée des sœurs et frères, alors qu’au REAA le dessin du tapis de loge, le positionnement de l’équerre et du compas sur le livre de la loi sacrée, l’allumage des flambeaux… font parties intégrantes du rituel d’ouverture. Il est donc évident que si c’est le rite qui fixe les règles de la sacralisation, c’est le rituel qui va assurer la mise en œuvre du processus. Parce qu’on ne sacralise pas un lieu, un temps, mais notre propre temple intérieur, une assemblée de maçon toute entière.

Le rituel d’ouverture permet de positionner les repères spatio-temporels, transposant le temps et l’espace hors des repères communs.

Au rite Français Moderne, la cérémonie d’ouverture est particulièrement sobre et épurée, car une fois la mise en sécurité des travaux assurés par le frère Terrible et les deux Surveillants, le Vénérable fixe rapidement le premier repère extratemporel (il est midi) avant de déclarer les travaux ouverts. Se déroulent ensuite quelques obligations plus administratives tels que le rappel des règles (qui possèdent intrinsèquement une valeur ésotérique), la lecture des derniers travaux, la correspondance et l’appel. Puis nous passons enfin à des préoccupations plus ésotériques comme la lecture commentée des instructions du grade avant de débuter les travaux inscrits à l’ordre du jour

Pour moi, la sacralisation démarre lorsque nous nous retrouvons sur les parvis, juste avant de pénétrer dans le temple et dès que le maître de cérémonie nous demande de faire silence avant d’entrer en loge. C’est le moment d’abandonner ses métaux et de faire place à la « magie » de ce qui va se passer ensuite. C’est le temps du déconditionnement. On fait le vide en soi, on fait la part des choses entre essentiel et superflu, on se prépare à « jouir » du moment à venir. Dès l’ouverture des portes une étape importante nous attend : le passage entre les colonnes, sorte de portail magnétique nourrit d’énergies à la fois cosmiques et telluriques qui nous transmute à chaque fois que nous le franchissons. Un fois cette porte passée nous ne sommes déjà plus dans le mode profane mais nous restons encore une somme d’individus que la cérémonie va tenter de porter à l’égrégore. L’écoute attentive du rituel offre à chacun l’opportunité d’atteindre un niveau de concentration nécessaire à l’accession de la sérénité. Le jeu des énergies invoquées tout au long de la séance de travail, canalisées par le respect des règles cérémoniales maçonniques va se traduire en courbes oscillantes entre écoute et concentration, ingestion et digestion.

Chaque prise de parole va apporter sa part à l’enrichissement de la vision de tous, parce que chaque point de vue, chaque précision, chaque témoignage ouvre une perspective nouvelle à notre compréhension.

Ainsi se déroule la tenue jusqu’à extinction des voix.

Le Vénérable va alors procéder à la cérémonie de fermeture des travaux. Nouvelles formalités administratives pour demander aux frères présents s’ils ont des propositions à faire, circulation de la boîte aux aumônes et conclusion de l’Orateur. Les frères et sœurs se réunissent enfin pour former la chaine d’union, point d’orgue de concentration des énergies, circulant par le biais de toutes nos mains solidement soudées les unes aux autres, signe capital de la fraternité qui nous lie par-delà le temps et l’espace. Le Vénérable défait ensuit les repères temporels (il est minuit). Il nous autorise à nous retirer en paix.

Le rituel nous aide dans la sacralisation des cérémonies mais il n’est rien si nous n’y participons pas avec le cœur.

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