La lumière

Les instructions du grade nous le rappellent :

« – Depuis quand êtes-vous Maçon ?

Depuis que j’ai reçu la Lumière ».

 

Ainsi, la réception de la Lumière serait le point de départ de notre état de Maçon.

Alors, remontons au moment de l’initiation, lorsqu’il est demandé au profane : « Que demandez-vous ? » ; il doit alors répondre (le Frère Expert le lui souffle, car il ne peut pas le savoir…) : « La lumière ».

A cette réponse, le Vénérable Maître lui dit : « Elle va vous être accordée ». Ce qu’on appelle grammaticalement un futur proche.

Mais, quelle est cette Lumière à laquelle aspire l’impétrant avant sa réception et qu’il aurait reçue au moment de l’initiation, parce qu’on l’a lui a accordée ?

Est-ce le retrait du bandeau qui masquait ses yeux pour lui rappeler (entre autres, puisque le bandeau était également destiné à cacher le visage de ceux qui n’étaient pas encore ses Frères) qu’il était jusque-là dans les ténèbres et qui lui a permis de découvrir la Loge réunie autour de ses symboles ou est-ce cet éclair figuré par la flamme qui est allumée devant lui à l’instant ?

Donner la lumière consiste, au cours de l’initiation, à enlever le bandeau couvrant les yeux du profane et à le plonger soudain dans la lumière de la Loge.

Est-ce simplement – et dans un premier temps, évidemment – le fait d’être accueilli dans cette noble assemblée ? Car, à cet instant, il ne peut avoir reçu autre chose que le retrait du bandeau, n’ayant même pas encore symboliquement frappé sur la pierre brute.

Aussi, peut-on voir dans cette question et la réponse restrictive qui nous est donnée (« depuis que j’ai reçu la Lumière ») une des innombrables invraisemblances de nos rituels et cette piste, même si elle est une chaude piste, ne peut nous satisfaire.

En fait, il ne comprendra que plus tard qu’on ne lui a pas accordé la Lumière, mais qu’on lui ouvre alors un chemin qui lui permettra, par sa ténacité et sa persévérance, grâce à son investissement personnel et avec l’aide de ceux qui sont là et qui l’ont précédé, d’entrevoir cet espoir qui sommeille au fond de chaque homme, d’entrer dans le chemin de sa propre recherche de la Lumière.

Car, si on avait la Lumière en étant simplement reçu en Loge, ça se saurait !

Nos colonnes brilleraient alors de mille feux et seraient pareilles à ces guirlandes qui illuminent nos fêtes.

Au Rite Ecossais Rectifié, le Vénérable Maître dit en même temps : « Sic transit gloria mundi », « ainsi passe la gloire du monde » pour exprimer la fugacité et la vanité des choses d’ici-bas, car ce que nous allons recevoir est bien plus profond.

Les maçons s’appellent entre eux (et entre autres …) « les Fils de la Lumière » et nombre de Loges, de tous les grades, y font référence dans leur identité. Et pourtant, si nous nous disons volontiers « Fils de la Lumière » (c’est-à-dire du Jour et du Soleil), nous portons également le qualificatif d’« Enfants de la Veuve » (c’est-à-dire de la Nuit et de la Lune).

Ainsi donc, et pour en revenir à notre nouvel initié, quelle est la Lumière qui lui est accordée à l’instant ?

Seraient-ce les Lumières de la Loge illustrées par le Vénérable Maître, le Soleil et la Lune, comme il lui est indiqué dans les instructions du premier grade du RFM par exemple ? Celles-ci, on lui permet de les voir, mais on ne les lui donne pas !

Difficile de donner le Soleil, la Lune, on ne fait que les promettre… et le Vénérable Maître, même s’il apparaît comme le point d’équilibre où s’unissent et s’accomplissent des lumières si différentes et souvent considérées comme opposées, on ne le donne pas comme ça !

Cherchons ailleurs ; notre tradition nous invite à connaître à la fois le chemin du Soleil et celui de la Lune pour devenir le troisième terme qui, sans perdre l’originalité de l’un et de l’autre, sera un « Fils de la Lumière ». Les deux astres se complètent, l’une réfléchit la lumière de l’autre, ils ne peuvent être l’un sans l’autre, mais notre Lumière doit être entre les deux : ni trop violente, ni un pâle reflet de l’autre.

Notre rapport entre Soleil et acte créateur est essentiel pour un Franc-Maçon qui ne se contentera pas d’une spiritualité éthérée ou purement intellectuelle, mais tentera d’incarner ce qu’il a perçu dans le mystère de la Lumière créatrice.

Il ne faut pas oublier, cependant, que le Soleil du midi peut être aveuglant, et qu’un regard humain ne saurait le contempler en face, comme il ne saurait, au sens de la religion, regarder Dieu (Talleyrand a dit : « le Soleil, ni la Mort, ne peuvent se regarder fixement »).

Seul l’aigle est capable de le fixer (est-ce pour cette raison qu’il est le symbole de l’Evangéliste Jean ?) et c’est pourquoi une initiation par étapes est nécessaire pour qu’un individu puisse, peu à peu, s’approcher de ce Soleil sans se brûler…

Mais alors… l’initiation ne se terminerait jamais ?

Pour nous permettre de l’approcher, la symbolique du Soleil est différente.

Il est le créateur, « celui qui est et celui qui n’est pas ». De lui est née, dans toutes les traditions et cultures, la création, en lui elle s’achève. Après s’être manifestée, la vie retourne à l’essentiel, au centre du Soleil, à l’unité. Et c’est là qu’est LA Lumière.

Ce moment particulier, celui où nos travaux semblent s’achever avant d’être repris avec la naissance d’un nouveau Soleil, peut devenir celui de la plénitude et de la sérénité. Le feu s’en va se reposer, invisible et secret, au cœur de la pierre des origines. Et la Lumière s’en va se régénérer.

Mais un autre astre apparaît alors, qui, réfléchissant cette lumière, nous rappelle qu’il brille encore ailleurs. Et cette Lumière réfléchie devient supportable au regard, apaisante, nourricière (n’est-elle pas le symbole féminin par excellence, avec ses cycles et ses… humeurs ?). Elle est la même et pourtant si différente !

Ainsi, est tracé notre chemin solaire avec, pour seul matériau, la Lumière. Notre chemin est nourri par la Lumière des deux luminaires.

Pour en revenir à la cérémonie qui nous occupe, en étant admis en Loge, le profane quitte les Ténèbres ; soit dit en passant, les Ténèbres sont plurielles, la Lumière est singulière ou, plutôt, unique. J’aime la réflexion d’un Frère : « la Parole est Lumière ». Elle est le résumé, certes lui-même très raccourci, du Prologue de Saint Jean : « Au début était la Parole, qui est venue dans le Monde pour être la Lumière des Hommes au milieu des Ténèbres. »

Lorsqu’on parle de la Parole qui est Lumière, on retrouve bien ce passage de l’Evangile de Saint Jean puisque la Parole s’est incarnée et qu’elle est la Lumière que les Hommes n’ont pas voulu recevoir (que nous retrouvons au Rite Ecossais Rectifié avec l’inscription au-dessus de la chaire du Vénérable Maître : « et tenebrae eam non comprehenderunt »).

Notre rôle est de répandre la Lumière dans le monde profane ; par notre comportement, nos actes, nos paroles.

Oh ! Il ne s’agit pas d’une Lumière qui brille dans la Loge et qui ne saurait être exportée au sens littéral du terme (au Rite Ecossais Rectifié, le Vénérable Maître, au moment d’éteindre les trois Lumières des colonnes, avertit : « que la Lumière qui a dirigé nos travaux ne reste point exposée au regard des profanes »)

Au-dehors, il nous faut montrer celle qui est façonnée par le temps au fond de nous-même et qui nous a permis (l’âge aidant), d’être empreint de Sagesse.

Pour montrer la différence existant entre la lumière du jour et la lumière intérieure, Diogène brandissait en plein jour une lampe allumée en disant qu’il cherchait un Homme, c’est-à-dire un initié ou quelqu’un propre à être initié.

La Lumière ne peut se concevoir qu’en opposition avec les ténèbres.

Au cours de nos travaux, nous sommes en quête de la lumière, philosophique et spirituelle. Elle est la Connaissance développée tout au long de la vie maçonnique.

Par Lumières de la Loge, nos rituels désignent les cinq officiers dignitaires de la Loge.

Les grandes Lumières de la Loge, dans certains Rites, sont constituées de l’Equerre, du Compas et du Livre Sacré et se trouvent placées sur l’autel des serments.

Participent encore aux Lumières les cierges ou bougies au nombre de trois ou six qui illuminent les colonnes et les plateaux du Vénérable et des deux Surveillants. À ces lumières rituelles s’ajoute chaque Frère présent sur les colonnes comme le signalaient les anciens rituels précisant à l’arrivée d’un Frère visiteur : « Nous recevrons avec reconnaissance le concours de vos lumières ».

Comme ils le sont dans le ciel, le Soleil et la Lune qui ornent tous les ateliers maçonniques aux trois premiers grades, sont les luminaires de la Loge, symboles du jour et de la nuit.

Ils représentent les deux colonnes, Jakin et Boaz, et manifestent les travaux de l’apprentissage et de l’expérimentation.

Les représentations de la Lune et du Soleil sont placées derrière le Vénérable Maître, le Soleil à droite de son plateau et la Lune à sa gauche.

Tandis que les rayons solaires sont représentés par des lignes droites dorées, les rayons lunaires sont représentés par des larmes d’argent décorant les tentures noires (symboles de la nuit et de la mort) de la Loge.

La lumière et les ténèbres.

Comme d’autres aspects de la symbolique maçonnique, la symbolique de la lumière et des ténèbres (rappelons qu’il ne peut y avoir qu’une seule lumière face à la multitude des ténèbres) peut prêter à contresens et il nous faut nous en méfier.

Souvent, l’antimaçonnisme a accusé la maçonnerie d’être manichéenne, et parmi les Maçons qui s’ingénient à chercher la clé de la Maçonnerie partout, sauf là où elle est (sans parler de toute une littérature « ésotérique » au pire sens du terme) on la rapproche volontiers du catharisme. Le respect de la religion cathare, qui exprime une facette difficilement récusable de l’expérience spirituelle de l’humanité ne doit pas nous faire accepter cette interprétation manichéenne de la Maçonnerie. Citons un Illustre Frère :

 

Je m’étais endormi la nuit près de la grève. Un vent frais m’éveilla, je sortis de mon rêve, J’ouvris les yeux, je vis l’étoile du matin.

Elle resplendissait au fond du ciel lointain

Dans une blancheur molle, infinie et charmante. Aquilon s’enfuyait emportant la tourmente.

L’astre éclatant changeait la nuée en duvet,

C’était une clarté qui pensait, qui vivait ; Elle apaisait l’écueil où la vague déferle ; On croyait voir une âme à travers une perle. Il faisait nuit encore, l’ombre régnait en vain, Le ciel s’illuminait d’un sourire divin.

La lueur argentait le haut du mât qui penche ;

Le navire était noir, mais la voile était blanche ;

Des goélands debout sur un escarpement,

Attentifs contemplaient l’étoile gravement

Comme un oiseau céleste et fait d’une étincelle ;

L’océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle, Et, rugissant tout bas, la regardait briller, Et semblait avoir peur de la faire envoler.

Un ineffable amour emplissait l’étendue,

L’herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue,

Les oiseaux se parlaient dans les nids ; une fleur

Qui s’éveillait me dit : c’est l’étoile ma sœur,

Et pendant qu’à longs plis l’ombre levait son voile,

J’entendis une voix qui venait de l’étoile

Et qui disait : – Je suis l’astre qui vient d’abord.

Je suis celle qu’on croit dans la tombe et qui sort.

J’ai lui sur le Sina, j’ai lui sur le Taygète ;

Je suis le caillou d’or et de feu que Dieu jette, Comme avec une fronde au front noir de la nuit.

Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit.

O nations ! Je suis la poésie ardente.

J’ai brillé sur Moïse et j’ai brillé sur Dante.

Le lion océan est amoureux de moi.

J’arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi !

Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles !

Paupières, ouvrez-vous, allumez-vous, prunelles,

Terre, émeus le sillon, vie, éveille le bruit,

Debout, vous qui dormez ! Car celui qui me suit, Car celui qui m’envoie en avant la première, C’est l’ange Liberté, c’est le géant Lumière !

(Stella, Victor Hugo)

L’étoile du matin, sur la symbolique de laquelle au rite Ecossais Rectifié – elle se trouve à l’orient au grade de compagnon – est bien la Lumière qui éclaire les hommes.

Les élus, de tout temps, sont prédestinés à appartenir au camp divin de la lumière, symbole patriotique du céleste et de l’éternité ; les autres ont pour patrie les ténèbres.

Et le Prologue de l’Evangile de saint Jean reprend bien cette conception : n’y parle-t-on pas de la Lumière que les ténèbres ne peuvent, ni ne veulent recevoir ?

Les frontières restent indécises entre la Lumière-symbole et la Lumière-métaphore ; on peut, par exemple, se demander si la lumière aspect final de la matière se déplaçant à une vitesse limitée et la lumière dont parlent les mystiques ont quelque chose de commun sinon d’être une limite idéale et un aboutissement.

On s’oriente vers le symbole, en revanche, en considérant la lumière comme un premier aspect du monde informel.

En s’engageant vers elle, on s’engage dans un chemin qui semble pouvoir mener au-delà de la lumière, c’est-à-dire au-delà de toute forme, mais encore au-delà de toute sensation et de toute notion.

La lumière est mise en relation avec l’obscurité pour symboliser les valeurs complémentaires ou alternantes d’une évolution ; on peut y trouver une explication dans le fait que, de même qu’en la vie humaine à tous ses niveaux, une époque sombre est suivie, dans tous les plans cosmiques, d’une époque lumineuse, pure, régénérée.

La symbolique de la sortie des ténèbres se retrouve dans les rituels d’initiation comme dans les mythologies de la mort, du drame végétal (semence enfouie, ténèbres d’où sortira une plante nouvelle, néophyte ou dans la conception des cycles historiques). L’âge sombre sera suivi, après une dissolution cosmique, d’une ère nouvelle régénérée.

De l’expression « lumière divine », ou « lumière spirituelle », qui ne doit être attachée à aucune religion en particulier puisque même les extrême-orientaux l’emploient, apparaît le contenu d’une symbolique : la lumière est la connaissance et c’est bien le rayonnement de la lumière à partir d’un point primordial qui engendre l’étendue.

C’est d’ailleurs cette approche qu’a René Guénon, à travers l’interprétation symbolique du Fiat Lux de la Genèse, qui est aussi illumination, ordonnance du chaos par vibration ; et la théorie physique de la lumière peut elle-même apparaître comme symbolique.

Selon Saint Jean, la Lumière primordiale s’identifie au Verbe ; ce qui exprime d’une certaine manière le rayonnement du Soleil spirituel qui est le véritable cœur du monde. Ce rayonnement est perçu par tout homme venant en ce monde, précise Saint Jean, rejoignant la symbolique de la lumière-connaissance perçue sans réfraction, c’est-à-dire sans intermédiaire déformant, par intuition directe.

Et c’est bien là le caractère de l’illumination initiatique : cette connaissance immédiate, directe, qui est la lumière solaire s’oppose à la lumière lunaire qui, étant réfléchie, figure la connaissance discursive et rationnelle.

La lumière succède aux ténèbres, tant dans l’ordre de la manifestation cosmique que dans celui de l’illumination intérieure ; et quand les ténèbres reviennent prendre la place de la lumière, c’est pour permettre à cette dernière de renaître encore plus belle.

C’est ainsi que la lumière solaire apparaît comme l’expression de la puissance céleste, de la crainte et de l’espoir humains ; elle n’est pas immuable et pourrait disparaître et la vie disparaître avec elle.

Mais, si elle meurt chaque soir, elle renaît chaque matin et l’homme, assimilant son destin à celui de cette lumière, prend par elle espérance et confiance en la pérennité de la vie et de sa puissance. On peut trouver cette dualité dans celle de l’esprit et du corps, symboles des principes lumineux et obscur coexistant dans le même être.

Dans la Genèse, l’opération cosmogonique est une séparation de l’ombre et de la lumière originellement confondues ; le retour à l’origine peut donc s’exprimer par la résolution de la dualité, la reconstitution de l’unité première.

On trouve même, dans la symbolique propre à certaines expériences mystiques, le trait suivant lequel l’au-delà de la lumière est ténèbres, l’essence divine étant inconnaissable par la raison humaine. Et certains de concevoir l’immortalité comme un état lumineux, comme semblent le confirmer les expériences vécues par ceux qui ont frôlé la mort.

Ainsi, si recevoir la Lumière est être admis à l’initiation, le néophyte, les yeux enfin dévoilés est comme ébloui par la clarté subite : il reçoit la lumière.

Dans certains rites, il la reçoit du Vénérable à l’aide de l’épée flamboyante, symbole du Verbe. Au Rite Ecossais Rectifié, le Vénérable est seul précédé de la Lumière, qu’il communique ensuite aux Surveillants à travers les cierges des piliers ; et, lorsqu’il entre dans la Loge, le Maître des Cérémonies le précède avec le chandelier éclairé, symbolisant la lumière qu’il apporte dans la Loge. Citons, à nouveau, Victor Hugo :

Booz était bon maître et fidèle parent ;

Il était généreux, quoiqu’il fût économe ;

Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme, Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ; Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.

(Booz endormi, Victor Hugo).

Ici, la Lumière est la Sagesse. Cette Lumière n’est autre que la connaissance transfigurante que nous avons le devoir d’acquérir.

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