La Pierre qui roule…

Je préfère avoir de la poussière sur mes souliers que des toiles d’araignée dans la tête… Aujourd’hui, tentons l’impossible, imaginons.

Je vous propose de fermer les yeux. De revenir au début, au premier jour, au tout premier pas. Au moment du bandeau. Comme ce soir-là, il s’agit d’entendre, puis peut être de comprendre. Plus seulement les questions, mais pour faire passer, la connaissance à l’intérieur de soi, pour qu’elle s’anime, pour qu’elle devienne une sorte de manière de se positionner comme « un autre » dans un monde éphémère. D’essayer…, de faire abstraction de son seul « point de vue » un moment, un instant afin de considérer cet espace comme l’Espace.

D’y être, d’en être le centre, d’en être le tout.

De vraiment « com-prendre », d’aller vers un au-delà de la connaissance pour atteindre la compréhension. Et voilà que dans cet effort à un moment, court, rare et précieux, cette compréhension est devenue si intime, si personnelle qu’elle dépasse le rationnel, qu’elle dépasse ce qui est strictement intellectuel. Cette « pierre qui roule » pourrait être le plus bel objet à usage symbolique désignant La, Le Franc maçon.

Toujours en mouvement, ne se laissant jamais recouvrir de scories, envahir de mousse, toujours se polissant, éliminant toutes aspérités inutiles, devenant son propre « objet » et, par là, un « sujet parfaitement ataraxique ». Eternellement ‘‘Compagnon’’, toujours en mouvement jamais en stase. Cheminant, l’acte au lieu de « Pierre qui roule » qui en est la représentation, l’emblème.

A partir de là, j’attribuerai une importance absolue à l’acte, en soit, effectué par le participant. Geste, la posture contient toutes les possibilités liées à l’action en elle-même, il permet le choix, l’imprévisible, la transformation d’une virtualité en une entreprise concrète.

Faites, vous-même une petite expérience, qui peut être un ‘‘geste artistique’’ s’il est pensé, exécuté, compris comme tel.

Placez-vous à la croisée de deux sentiers. Choisissez toujours celui dont vous ne connaissez pas la destination. Cette notion de choix est décisive. L’unique sens de cette expérience réside dans l’acte de la faire. De commencer un chemin et de le parcourir.

L’œuvre, c’est votre acte. À la fin, le chemin s’arrête. C’est le bout du sentier.

Le ‘‘Bout’’ ? Vraiment ?

Pour celles et ceux qui seraient curieux de ce type de démarche, je les renvois à la quête du Graal. Arthur envoie ses chevaliers en leur disant : ‘‘quand vous verrez un sentier, ne le prenez surtout pas. S’il conduisait au Graal, celui-ci serait déjà trouvé. Donc pour espérer atteindre au but construisez vous-même le chemin’’.

Pour nous, cette expérience peut se justifier en ce qu’elle brise nos habitudes spatiales : droite, gauche, devant, retour, etc. Elle nous fait vivre l’expérience d’un temps sans limites et d’un espace continu.

Chaque « pas, marche, démarche » est une réalité immanente qui se révèle dans sa totalité durant le temps d’expression du ‘‘spectateur-auteur-actant’’.

Initialement, le chemin ne représente qu’une potentialité.

Vous et lui, vous formerez une réalité unique, totale, existentielle, sans aucune séparation entre sujet et objet. C’est un corps à corps, une fusion. Les diverses réponses surgiront de ces choix.

À la relation duelle entre l’être et sa propre bête, qui caractérise les expériences initiatiques antiques, (ou encore actuelles pour certaines) succède pour nous, un nouveau type de fusion. L’œuvre consiste dans l’acte de faire l’œuvre même ; vous et elle, vous devenez totalement indissociables. Il n’existe qu’un seul type de durée : l’acte en soi !

L’acte est ce qui produit la conversion. Rien n’existe avant ou après.

Chaque fois que j’initie une nouvelle phase de mon travail, je souffre jusqu’au moment où je réussis à affirmer mon nouvel espace-temps dans le monde. Cela survient dans la mesure où j’en viens à identifier, à reconnaître cette nouvelle expression de mon travail, dans mon quotidien. Ainsi, le travail n’a acquis de sens pour moi que lorsque je ressens chaque fragment du réel comme une totalité dans le temps, une totalité se faisant, sous mes yeux, dans l’immanence du moment. Le moment était enfin la chose décisive.

Chaque fois que l’expression « Initié  » apparaît dans la conversation, il naît en moi un véritable espace et je m’intègre dans le monde. Je me sens réel.

Je pense parfois aussi que mes tentatives d’architectoniques voudraient être un lien avec le monde collectif de l’atelier, comme celui constitué par vous ce soir.

Il s’agit de créer un nouvel espace-temps, concret – non seulement pour moi, mais aussi pour les autres. Ce faisant, j’éprouve parfois une grande fatigue, comme si j’avais travaillé en vain. D’où, parfois, la nostalgie de ne pas être une pierre humide, un être-pierre à l’ombre d’un arbre, en marge du temps. Mais patience, il viendra ce temps, celui chanté si bien par Brassens, où l’ouvrier sera parti avec son ouvrage se reposer face à la mer.

Aujourd’hui, les yeux grands ouverts, si l’on est conscient que l’on est seul responsable de soi, c’est dans l’instant même où il l’accomplit que l’Initié perçoit immédiatement le sens de sa propre action.

Il n’est plus question d’élitisme.

« L’art devient l’exercice spirituel de la liberté.

L’exercice de la liberté est aussi la réalisation de l’art. »

L’initié se dissout dans le monde. Son esprit se fond dans le collectif, tout en restant lui-même. Pour la première fois, au lieu d’interpréter un fait déjà existant dans le monde, il change ce même monde par son action.

Même si cette proposition n’est pas orthodoxe, et même si l’on reste sceptique par rapport à ce qu’elle implique, il faut la faire. À travers elle, l’initié se transforme et devient plus profond à son insu. Il est certain que dans ce mode de démarche, les Maîtres abdiquent un peu de leur pouvoir, mais du moins les laissent-ils créer leur propre image et atteindre, à travers cette image, un nouveau concept du monde.

Si nous faisons nôtre ce type de démarche alors nous aurons enfin réussi à assumer la plus grande contradiction du système Maçonnique sans pour autant prétendre à la résoudre.

Voilà que cette compréhension doit nous fait dire “plus que de le comprendre, puis-je aimer cet être avec, pour qui je dois travailler” ? C’est à ce moment-là seulement, lorsqu’il a atteint cette limite – car la maçonnerie ne peut être pensée qu’à l’extrémité d’aimer – lorsqu’il atteint cette limite, que le ‘‘Vrai Maître’’ peut se réfugier dans sa solitude, entrer dans sa vie intérieure, s’éloigner de tout, faire le vide de manière à pouvoir se remplir.

Tout oublier pour que seul ce qui est l’important revienne à la surface.

Enfin, se concentrer, assimiler tout, fermer les yeux pour mieux voir, se taire, se re-mettre dans le silence pour mieux entendre.

Peut être la petite chanson de Bob Dylan : ‘‘Comme Une Pierre Qui Roule’’

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