Qu’est-ce qu’un Franc-Maçon ?

Une lecture approfondie du Serment prononcé par le candidat lors de la cérémonie d’Initiation au REAA révèle d’une part la richesse et la complexité de la formule, d’autre part le moment où celui-ci est prononcé ou, pour être plus exact, les moments où celui-ci est prononcé. Car dans le Rite Ecossais Ancien Accepté, le Serment se lit deux fois. Une première fois, lorsque le candidat a accompli les trois Voyages, une deuxième fois lorsqu’il a reçu la Lumière.

Ce Serment reste pourtant le même, mot pour mot, et il faut se demander ce qui a alors changé : à coup sûr, l’état du candidat !

Demande : « Depuis quand êtes-vous Franc-Maçon ? »

Réponse : « Depuis que j’ai reçu la Lumière. »

La première lecture se fait donc avant d’avoir reçu la Lumière.

C’est dire si ce moment est précis et solennel. Le candidat est alors Récipiendaire et doit ressentir comme un écho à la démarche qu’il a librement choisie (… moi, de ma propre et libre volonté…) et ce, depuis que son besoin de conversion a germé au fond de lui, conversion dans le sens de métanoïa, de retournement de l’esprit. Cette lecture est ponctuée d’un « Je le jure » fugace, mais qui restera gravé dans la mémoire individuelle puisque, notons-le, c’est le Vénérable de la Loge qui lit le Serment pour le Récipiendaire qui a encore les yeux bandés et qui, de ce fait, a décuplé ses facultés auditives. Le candidat lit une deuxième fois, le Serment parce qu’il vient de recevoir la Lumière, c’est-à-dire qu’il est maintenant un Néophyte, celui qui vient de naître, celui qui vient d’être converti. Il s’agit bien là de la confirmation, en temps que « quasi-Maçon », de son engagement qu’il avait pris intérieurement lorsqu’il était encore profane, lorsqu’il n’avait pas encore été reçu, lorsqu’il était encore dans les Ténèbres.

Cette lecture est cette fois ponctuée d’une signature qui restera gravée dans la mémoire collective de la loge, dans le cahier du Frère Secrétaire.

Finalement, ce double engagement n’est-il pas la représentation rituelle de ce que nous préconisons au sein du Grand Orient Traditionnel de Méditerranée concernant le recrutement des Sœurs et des Frères, à savoir d’une réelle prédisposition, d’un réel besoin motivé d’œuvrer à sa propre édification et non d’un vague désir d’appartenance à un Ordre ?

Ce que nous avons observé pour la Règle de notre communauté initiatique que nous faisons lire aux candidats, et qui est généralement validée sans être toutefois réellement comprise, nous l’observons pour le Serment de la cérémonie d’Initiation. Si le candidat accepte de garder inviolablement le secret maçonnique, il ne peut évidemment pas encore en connaître le sens profond. Et d’ailleurs, combien de Maçon peuvent le prétendre ? Assurément aucun, car nous sommes et resterons à jamais sur le chemin de la recherche constante du sens.

En Maçonnerie, tout se fait par 3. Ainsi, ce Serment nécessite obligatoirement une troisième lecture, cette fois en qualité de Maçon outillé, c’est-à-dire de cherchant. Une lecture, certes silencieuse, intérieure et non rituelle, mais incessante car, à l’évidence, nous nous trouvons devant une formule extrêmement condensée et synthétisant la totalité de notre démarche initiatique.

Nous, Maçons du Grand Orient Traditionnel de Méditerranée, devons inlassablement réitérer ce Serment, au quotidien, en aucun cas comme une prière ou invocation, plutôt en cherchant à en pénétrer son sens profond, en travaillant les valeurs qui y sont évoquées, en éprouvant constamment leur faisabilité individuelle, tant sur le plan physique que sur le plan moral, et surtout, en mon sens, sur le plan spirituel.

La Règle graduée de 24 pouces du Maçon peut nous aider à ordonner notre engagement. Au départ, seul l’engagement physique, à savoir se rendre disponible, être présent, doit nous mener vers l’engagement moral, à savoir se rendre disponible, être présent pour son prochain. L’absence d’un Maître nuit à l’instruction des Apprentis et Compagnons. L’absence d’un Apprenti ou d’un Compagnon nuit à la vie d’un atelier qui se construit dans la transmission. L’absence d’une Sœur ou d’un Frère officiant nuit à la justesse de son office. Combien de fois, par l’absence, une loge peinera à ouvrir ses travaux, un Morceau d’Architecture ne sera pas pleinement partagé, l’Ordre du jour sera précipitamment modifié, la Planche tracée des derniers travaux ne sera pas lue ? Combien de fois l’Appel des Sœurs et des Frères de la loge sera ponctué d’excuses et de regrets à se demander si nous vivons en période de guerre ou d’épidémie ? Une communauté initiatique ne peut être initiatique que par la présence de ses adeptes. Le Grand Orient Traditionnel de Méditerranée l’a bien compris puisqu’il veut travailler à la réunion des initiés et en a fait le Principe 16 de sa Règle.

Pour autant, suivre assidûment les tenues de son Respectable Atelier, pratiquer l’assistance envers les faibles, la justesse envers tous, le dévouement envers sa famille et envers l’Humanité suffit-il à être un initié ?

Non. Du moins, pas dans la communauté que j’ai choisie.

Il y a un engagement qui conditionne les deux précédents que j’appelle l’engagement spirituel. C’est celui que je ne pouvais encore nommer, mais qui était déjà présent bien avant mon initiation, celui qui m’accompagne dans l’exercice de mon métier, dans mes rapports avec mes proches, celui qui me rend présent à moi-même, celui qui m’ouvre les yeux, qui m’éveille au Monde et qui me fait aimer mes Sœurs et mes Frères en toutes circonstances.

La notion d’Amour est fondamentale. Nous l’utilisons trop souvent pour exprimer uniquement la grande loi de solidarité humaine qui est la doctrine morale de la Franc-Maçonnerie. Mais l’amour, avant de mener à l’amour de l’autre, doit naître ou renaître, se ressentir et s’entretenir en soi. Plus qu’un état d’esprit, il est un rapport à soi et au Monde. L’amour est une suite permanente de révélations et d’émerveillements. Ainsi, l’Amour est le fruit exquis de la Connaissance. Chercher et trouver l’harmonie, la beauté en toute chose n’est pas aisée. Est-ce notre environnement social qui nous abrutit nous tire vers le bas ?

Est-ce notre héritage judéo-chrétien qui, pour nous laver de nos soi-disant péchés, nous maintient dans la culpabilité, la discrétion et l’enfermement ?

Ou bien est-ce nous-même, par paresse ou par peur, qui nous interdisons d’ôter et de définitivement jeter le bandeau à nos pieds ?

Toujours est-il qu’il est beaucoup plus facile de ne pas se poser de questions, de camper sur ses positions, de se nourrir de ses certitudes et de tourner en rond, en luttant, tant bien que mal, contre les difficultés du quotidien. Combien il faut être fort pour continuer à croire en l’Harmonie, lorsqu’un malheur vous frappe, lorsqu’un proche vous quitte ou lorsque des difficultés financières persistent ! Au mieux, il est beaucoup plus facile de paraître aimable aux autres que d’être véritablement aimant… L’Amoureux, lame n°6 du Tarot de Marseille, signifie que l’Amour est le pivot de l’évolution des êtres et de la création des choses. La question de l’engagement est de savoir si chacun d’entre nous aura cette même chance d’accéder à cet état d’Amoureux. Si nous sommes tous inégaux en entrant pour la première fois dans le Temple, nous devons croire en une certaine équité dans notre processus initiatique qui, effectivement, fait part égale à chacun si toutefois nous, Maçons, en sommes convaincus et œuvrons en ce sens sans jamais négliger nos devoirs d’instruction et de transmission. Il sera toujours temps d’observer si « la greffe a fonctionné », comme disent certains.

Promettre de suivre la Sagesse, de collaborer à la Force Universelle et de travailler dans le cadre de la Beauté est plutôt chose facile car bien abstraite pour le Néophyte. Et pour le Maçon « confirmé », il sait très bien que personne n’aura la prétention de le juger face à cet engagement colossal qui est au moins l’œuvre d’une vie !

Notre Serment est plus précis et plus immédiat puisqu’il nous demande de promettre de nous efforcer de travailler à la Sagesse, Force et Beauté. Et là, plus aucune Sœur, plus aucun Frère ne pourra se cacher derrière l’abstraction et la complexité de la tâche puisqu’il est surtout question d’employer toute sa force, ses moyens, son courage, son énergie au travail d’édification et ce, avec zèle, constance et régularité. Là encore, il est clairement exprimé que l’important n’est pas le but, mais de se mettre en chemin, c’est-à-dire de se relever les manches, porter son tablier, ses gants et prendre du plaisir physique et spirituel à découvrir, dénouer et dévoiler ce que nous sommes et tous les « possibles » qui nous sont offerts, à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers…

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